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mardi, 09 novembre 2010

La tarte est méritoire

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Ô temps libérés ,
Ô heures nouvelles et propices à l’épanouissement de l’homme nouveau .

Voici venu l’âge soulagé du poids du sensible, par l’œuvre salutaire de l’industrie, du marché et de sa circulation .
Grâce aux empreintes génitales nous pouvons enfin prendre la mesure de la baisse de la fellation , désormais réprouvée au manège enchanté , et y voir une des causes que tout part à veau l'eau autour de Zebulon .
Déjà on ne le voit plus s’animer avec ce ressort qui naguère encore propulsait ses rebonds.
Déjà une langueur monotone semble assoupir l’élan décomplexé de l’histrion, à l’instar de ses courtisanes en panne de privautés et de ses spadassins qui ne savent plus refouler leur frustration
Déjà le parterre s’est vidé de sa claque n’y laissant plus que quelques vieilles gloires avinées pour hoqueter le dépit dont est faite leur approbation.

Alors ?
Alors que reste-t-il pour divertir l’opinion et ses démocrates spontanés, maintenant que les piles énergétiques de bouffon sont épuisées ?
Des informe-ations, des images … des voix.
Une voix parmi celles-là.
Une voix qui s’élève dans les volutes de fumée . Une voix qui crachote et annone entre deux grimaces l’hagiographie du règne des malins , des riches, des célèbres, de la veulerie cynique répandue dans le grand style journalistique de l’époque du formatage vulgaire , insignifiant et satisfait.
Cette voix leur dit, dans cette langue atone qui lui sied , sans s’encombrer de vaine finesse , et dans la simple affirmation de sa médiocrité, assumée aux frais d’une vanité sans nuance ;
cette voix leur dit que les pauvres et les nigauds ( qui par un heureux hasard sont les mêmes ) n’ont que ce qu’ils méritent, et que le darwinisme social est en train d’achever son oeuvre inéluctable, au profit des mieux pourvus à l’étal des privilèges et des intrigues de cour.
Cette voix est entendue, par ceux là qui la font résonner partout, et y font d’autant plus et mieux écho qu’ils s’y retrouvent. Car ils parlent la même novlangue . Le même sabir inconsistant dont sont faites les nouvelles et l’actualité du monde de la presse et de la radiovision , le même Volapük porté par les ondes et les bits jusqu’aux écrans et aux écouteurs prothétiques de l’humanité virtuelle , cette espèce nouvelle dont ils célèbrent en chœur l’avènement.
Vite, le Goncourt ! pour cette voix parfaitement accordée à celle du divin marché, à l’image de Versailles pour les Pokemons après les Mickeys siliconés emblématiques du premier age du Bouffonisme au musée.
Ainsi donc vont les hérauts de la post-modernité dans la prose décomplexée, chère au médiocrates. Délestés des derniers scrupules de l’espèce, jadis forgés par les millénaires de l’ancienne culture, ils vont d’un pas léger vers les lendemains communautaires que leur promet leur évolution décisive.
Ils ont tout compris de ce qui permet « la vie bonne » en ces temps de post-humanité revendiquée, et pour alimenter la machine à la reproduire déploient ce savoir neuf dans des livres promus et répandus ad nauseam, par leurs pairs : journalistes , intellectuels, politiques.

Ainsi donc bouffon peut désormais partir se reposer sur les décombres du monde ancien dont il fut un des symptômes du délabrement , et profiter enfin du pactole amassé.
La relève du « spectacle intégré » est assurée. Avec des légions de Houaileberk, Démente et autres cyborgs écrivants, si efficacement « emblématiques » que la représentation nationale et ses relais politiques sont désormais superfétatoires.

Ça tombe bien.

Urbain


 

mercredi, 15 juillet 2009

Le secret de la Médiocrité et les origines de la Nullité.

Causerie estivale en quatre parties

Deuxième partie :


Histoire abrégée de l’opinion :
vers le  « spectateur émancipé »
au monde merveilleux de la Démocratie d’opinion
(un modèle historique)

 


Résumé des épisodes précédents :


Dans la première partie de cette causerie, je  suis  parti d’une hypothèse associant la médiocrité et le concept badiousien de Matérialisme Démocratique, assumant donc que la médiocrité incarne l’état moyen et majoritaire d’un corps social pour lequel « il n'y a que des corps et des langages » , et fondé sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale. Ce mode d’être social récuse par nature toute « idée » au sens de « vérité » commune et stable, opposable au relativisme de l’opinion et à sa « liberté » dont se déduit tout son principe « démocratique ».
J’ai dégagé la contradiction essentielle de ce démocratisme en regard du principe d’égalité : son incapacité à déterminer quelque hiérarchie (de valeur) que ce soit, susceptible d’ordonner sa propre diversité, tout en demeurant dans ce primat ( d’égalité ) *.
Par comparaison avec la médiation de l’opinion opérée par le système représentatif  dans l’ordre politique, j’ai proposé la notion de « médiocrité sans médiation » pour rendre compte de la modalité effective de l’opinion dans l’ordre spectaculaire, opérée sous la forme concrète du « marché ».
Ensuite j’ai rappelé que le stade initial de la démocratie fut inauguré dans l’ordre de la re-présentation par « l’invention de la tragédie » et les pratiques et rapports sociaux qu’elle instituait.
J’ai observé que le mode initial, « formel, organique et institué », de ces rapports et pratiques était complètement antinomique avec la « médiocrité sans médiation » et l’application compensatoire du marché comme mode inversé (de la distinction/sélection : ce point sera davantage développé plus loin) .
J’ai enfin pointé le fait que, pour élucider le secret de cette médiocrité, il fallait donc dégager le sens du processus historique qui a permis cette inversion, fondatrice du matérialisme démocratique et dont la « médiocrité sans médiation » est le symptôme le plus manifeste et le plus effectif.

Pour parvenir à mes fins déclarées, l’ensemble de ma démarche analytique a reposé, et reposera principalement sur un dualisme de la re-présentation « socialisée » :

  • le mode de re-présentation « spectaculaire » , prenant pour modèle le théâtre (préfigurant ses autres modalités et in fine le Cinéma) .
  • et le mode de re-présentation « politique » : le système de la démocratie électorale représentative , prétendument « démocratique ».

L’ « opinion », ses modalités d’expression et ses usages et singulièrement dans sa double extension au « jugement » (de goût ) et à la « prise de parti » demeureront ce qu’il s’agira d’élucider, sur l’hypothèse que la médiocrité « médiane » en est l’instance « majoritaire ».

Eclairer le processus historique qui a pu promouvoir la médiocrité au statut hégémonique et im-médiat qui est le sien aujourd’hui, en partant d’un état initial où son incidence sur les rapports sociaux était in-signifiante, et où la détermination fondamentale était inversement  « politique, démocratique et instituée » , et en pratique appliquée comme telle, voilà qui pouvait me conduire à de (trop) longs développements. J’ai donc résolu , sur le modèle de la première partie, de figurer ce processus par une brève et simple analogie portant sur l’évolution du statut de « l’opinion » et de ses modalités ( de détermination et d’expression) dans les domaines respectifs de la politique et de la représentation spectaculaire .
Paraphrasant la considération liminaire de Marx à propos de la marchandise, je dirai, à titre de préambule de cette brève histoire ,  que l’opinion « paraît au premier coup d'œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. »

Vicissitudes de l’opinion.
En tant que forme majoritaire implicite de l’opinion, la médiocrité a connu des fortunes et des statuts variables au fil de l’histoire conjointe du spectacle communautaire et de la démocratie . Si le rappel des conditions de la représentation théâtrale et de la « tragédie » du temps des cités grecques était spécialement éclairant à cet égard, il nous faut ici le compléter d’une considération plus générale portant sur « l’opinion » dans son rapport direct avec la pratique de la démocratie.
Nombre d’illusions et d’idées fausses ont perduré jusqu’à ce jour sur le système institutionnel et le gouvernement d’Athènes mais il est parfaitement acquis et scientifiquement attesté aujourd’hui que pour l’essentiel ce système fut d’autant plus démocratique ( au sens initial du terme) qu’il ne reposait pas ou pratiquement pas sur des élections et des institutions représentatives. En bref, on sait aujourd’hui que l’essentiel des mandats publics individuels étaient attribués par tirage au sort et que l’autorité conférée par ces mandats se limitait au domaine administratif et réglementaire, avec une contrainte forte d’obligation de résultat : le mandataire , candidat à une fonction et désigné à cette fonction par tirage au sort, risquait de très lourdes condamnations si son mandat aboutissait à de mauvais résultats . En revanche toutes les « lois » d’ordre proprement « constitutionnelles » ou « organiques » étaient votées par  l’ensemble des citoyens et non par une instance représentative.
Bref : Dans l’ordre politique et institutionnel , il n’y a pas de médiation entre la diversité des opinions individuelles et les institutions formelles destinées à gouverner la cité et sa communauté d’individus, et notamment pas d’élections ( au sens de vote) ni de candidats ( a fortiori de « partis » ) appelés à rallier des « suffrages » qui n’ont pas lieu d’être ( le tirage au sort tient lieu de mode de sélection éventuel) . Les « lois » sont le fait de la communauté toute entière (du moins celle des citoyens).
Ces passionnantes questions ne peuvent être développées dans le cadre de ce type de texte et je ne pourrai donc m’étendre sur le sujet sinon pour rappeler que pour autant qu’ils adoptèrent l’idée démocratique les penseurs majeurs impliquées dans l’histoire de la démocratie depuis cette aube grecque ( d’Aristote et Platon, à Rousseau, Marx, etc .) identifièrent sans ambiguïté le système représentatif  à « l’oligarchie » et non pas à la démocratie.

C’est le « transfert réciproque» ( des modalités d’exercice de l’opinion ) qui donne le sens de cette histoire, au fil de transformations successives dont les étapes majeures peuvent être rappelées brièvement :
Avec l’effondrement d’Athènes, des cités puis de l’hégémonie hellénistique, on assiste parallèlement à celui de la philosophie classique ( Platonisme, Aristotélisme ) et son remplacement progressif par des spiritualités dogmatiques ( pseudo-philosophies morales, religions monothéistes, sectes ) mieux adaptées aux « temps obscurs » qui s’ouvrent alors . Dans la perspective qui nous intéresse ces temps sont également  ceux de la disparition de la démocratie originelle , à laquelle se substituent divers succédanés démagogiques . Pour résumer on passe d’emblée de la démocratie à la démagogie, de la Tragédie au Cirque, du citoyen au spectateur, sous l’œil naturellement bienveillant de toutes les formes de pouvoir qui ont succédé à celui du « citoyen ».

Les régimes féodaux qui suivront ceux des empires épuiseront ensuite toutes les déclinaisons du spectacle , convoqué à la fois au divertissement et à l’édification. Mais, pendant toute cette période, la distinction ( des œuvres et de leurs auteurs) demeure soumise à divers principes d’autorité déterminant une hiérarchie ( de la valeur des œuvres ). Factuellement et de manière générale le « goût vulgaire » est récusé (comme critère de distinction ) mais la « contrainte démagogique » impose qu’il soit satisfait, au moins de manière mutualisée, car il est postulé comme « matériellement » impossible de donner accès à tous aux œuvres « distinguées » ( de la masse in-forme du divers ) par et pour la minorité dominante. Une instance mutualisante ( et réputée « objective ») est donc « convoquée » au mode de la marchandise spectaculaire comme pour toute marchandise : le marché. La configuration des rapports sociaux en est profondément bouleversée et une contradiction y émerge à la mesure de la tension croissante entre « l’arbitraire » et la domination qu’il impose dans l’ordre de la hiérarchie sociale ( de classes et de pouvoir), et « l’objectivité » qui se déploie dans l’ordre de la représentation symbolique des rapports sociaux (génériques comme intersubjectifs). En effet ces rapports symboliques sont marqués par la généralisation d’une médiation « objective » , opérée par diverses « oligarchies spontanées » qu’on pourrait décrire comme des « communautés d’opinion instituées », en charge de la nécessaire médiation ordonnant le divers.
Cette contradiction sera une première fois dépassée avec la mutation profonde induite par la Révolution française : le citoyen « est de retour », la représentation retrouve une fonction médiatrice éminente, mais non plus dans l’ordre symbolique et spectaculaire, à l’inverse elle prend la fonction initialement assumée par les citoyens eux-mêmes, aux temps anciens de la « démocratie directe ».
La représentation investit la sphère politique : c’est la première phase de l’inversion démocratique, coïncidant avec la fin des anciens régimes et l’avènement de la forme bourgeoise de la domination : le libéralisme. C’est la généralisation ( au mode politique) de la « représentation instituée » qui s’opère en reproduisant , dans la sphère de l’expression des opinions politiques , le mode « oligarchique » jusque là confiné dans la sphère « spectaculaire». 
Dans le même temps où se manifeste la substitution progressive du mode oligarchique à l’arbitraire absolu des empires et divers système dits d’ancien régime, on peut voir en quelque sorte un « progrès symétrique » permettre à la « démocratie directe » de réinvestir le spectacle .
C’est ce mouvement qui naturellement va promouvoir la médiocrité en une forme constituée « implicite » de « médiocrité sans médiation », où la médiation , autrement dit la fonction de « filtrage » dans le divers « esthétique » du monde des marchandises spectaculaires, sera opérée de manière « informelle » pour assumer la contrainte « démocratique », mais cependant déterminée , très puissamment, et essentiellement par les contingences de production et d’échange de ces marchandises. Ces contraintes ( de production et d’échange) sont d’autant plus aisément « masquées » qu’à l’époque de « la reproductibilité technique des œuvres » elles sont de moins en moins associées par « l’opinion » aux produits résultants sur lesquels elle porte ses « jugements ». Cet exercice d’application d’une liberté individuelle sans autonomie du sujet réputé « libre » ( notamment dans son « opinion ») est parfaitement analogue et complémentaire du constat de Marx décrivant les rapport de la liberté avec l’émancipation ( dans « la question juive » ):
« L'homme ne fut donc pas émancipé de la religion;
il reçut la liberté religieuse.
Il ne fut pas émancipé de la propriété;
il reçut la liberté de la propriété.
Il ne fut pas émancipé de l'égoïsme de l'industrie;
il reçut la liberté de l'industrie. »

Dans le fil de notre « enquête » (historia) on pourrait une nouvelle fois le paraphraser en complétant par :

Il ne fut pas émancipé de la distinction
( comme hiérarchisation du divers esthétique) ;
il reçut la liberté d’opinion.

Ce mouvement propre qui anime le « devenir » historique de la médiocrité est d’ailleurs assumé de manière de plus en plus explicite par l’ensemble des agents de l’appareil idéologique, jusques et y compris les « intellectuels organiques »  de la médiocratie intellectuelle ( post-moderne et/ou explicitement réactionnaire) .  C’est l’émergence de la « démocratie d’opinion » dont l’avènement est salué par tout le landernau médiocratique. Les mêmes qui par ailleurs fustigent concomitamment la « haine de la démocratie » comme stigmate honteux de tout contredit . Or il est assez facile d’apercevoir sous cette « démocratie d’opinion » , objectivée dans le scientisme de pacotille des « sondages » , « études de marché » (les seules « études » qui vaillent désormais)  et autres « indicateurs » de « gouvernance » éclairée , l’épanouissement « en actes » du projet démocratiste , assez bien figuré dans le nouveau modèle « citoyen » idéal de cette démocratie : le  « spectateur émancipé ».
Emancipé comment ?  et de quoi ?  C’est évidemment un point essentiel au dévoilement du secret de la médiocrité ; mais,  pour me cantonner provisoirement à la perspective historique,  je désignerai simplement cette  étape  , en rendant à Rancière la douteuse paternité de cette étrange conception, moderne et inversée, de l’émancipation ( actualisant en quelque sorte sur un mode post-moderne la maladroite onomastique de la « démocratie avancée » , popularisée jadis par le pittoresque Georges Marchais avec ses complices du comité central).
J’y reviendrai, en détails, dans la troisième partie.

Ainsi donc, après avoir passé quelques étapes (par égard pour la patience du lecteur j’ai abrégé vingt cinq siècles en quelques paragraphes) , nous sommes parvenus à l’état « actuel » du processus. C’est l’état où chacun désormais reconnaît plus ou moins confusément  la « société du spectacle » annoncée par Debord. Un état (et un Etat ) que l’approfondissement des contradictions que je viens de décrire, après avoir connu un dépassement (« libéral »), a porté de nouveau à un stade critique .
Ce stade critique est celui du processus achevé de « l’inversion » du mode de représentation de « l’opinion » dans la société revendiquant la démocratie comme mode d’organisation des rapports sociaux. En bref et pour revenir à notre point de départ ontologique, celui de l’être en devenir de « l’opinion »  :
La représentation transférée à la sphère politique n’y représente plus rien (de politique : pas plus « l’opinion » qu’autre chose). Elle y a pris un forme de re-présentation comme modalité sans objet ni substance .

  • La représentation symbolique spectaculaire (du divers des individus et de leurs rapports sociaux et individuels au monde) progressivement dépourvue de finalité (cultuelle et culturelle), est dépouillée en conséquence de toute hiérarchie de valeurs ordonnant le divers esthétique. Dans cette modalité symbolique la re-présentation évolue donc vers un état de substance sans forme (assez handicapant pour une représentation).
  • Autrement dit puisqu’il s’agit toujours d’histoire ici,  on retrouve, doublement, une vieille lune de la philosophie de l’histoire ( et de l’histoire de la philosophie) : la négation ( à son stade initial) dans les moments successifs de la contradiction, tel que décrite par un grand spécialiste : « La négation est déterminité simple. La négation de la négation est contradiction, elle nie la négation ; elle est ainsi affirmation , mais elle est de même négation en général.» ( Hegel, Leçons sur l'Histoire de la Philosophie)

Sur quelle « positivité » ce dépassement de la contradiction par négation de la négativité de « l’opinion » va-t-il bien pouvoir déboucher ?
En quel état allons nous retrouver la « médiocrité » au terme de ce renversement ?
De quelle domination la médiocrité va-t-elle permettre d’émanciper le spectateur ? et comment ?

Mes chers amis, en bon feuilletoniste estival, je conclue l’épisode sur ce suspens ;
et ce sera donc l’objet de la troisième partie de cette palpitante causerie.

Urbain

* La manière dont cette contradiction est dépassée par la promotion de la « liberté » comme première, et finalement compensatoire de l’égalité (elle-même repoussée au second plan) sera développée dans le dernier épisode.

vendredi, 03 juillet 2009

Le secret de la médiocrité et les origines de la Nullité.

Causerie estivale en quatre parties

Première partie :
la médiocrité comme symptôme du matérialisme démocratique
(et réciproquement).
Cas d’étude : le Cinéma.


Postulat initial ( ce qu’il s’agira ici de démontrer) : la médiocrité a un secret et sous ce secret se cachent les origines de la nullité.


Par Médiocrité nous entendrons la qualité moyenne d’une population, définissant les individus qui la peuplent en tant qu’ « ordinaires », désignation aujourd’hui moins connotée péjorativement que le terme classique « vulgaire.» Mais il faudra distinguer cette notion de médiocrité d’autres notions connexes, notamment celle du « goût vulgaire », entendue comme opinion commune et dépourvue des références revendiquées par le « bon goût » réputé éclairé, formé et construit. Il s’agira en effet, ici, de saisir le concept dans sa dimension historique, et singulièrement le devenir qui à produit sa modalité « actuelle.»


Dans cette perspective un des premiers constats qui ont alimenté ma réflexion est que la modalité « post-moderne » ( de la médiocrité), a symboliquement dépouillé cet emploi ( de la médiocrité comme qualité de ce qui est moyen et ordinaire) de toute connotation péjorative en supprimant toute dignité aux critères de « hiérarchisation et de valeur », par application d’un primat devenu hégémonique : Le démocratisme. Le démocratisme posant lui-même comme principe un relativisme ontologique absolu de la valeur ( « tout vaut tout » ), symétriquement à son autre principe fondamental : l’égalité postulée des individus ( posés comme égaux mais non équivalents), notamment au plan de leurs « opinions » respectives. Or en démocratie « avancée » l’opinion a fini par acquérir le statut social le plus éminent au point d’être plus que tout « la mesure de toute chose.»


J’épargnerai au lecteur les ratiocinations habituelles qui de Hume à Kant et tant d’autres jusqu’à Nietzsche « et au-delà », délibérèrent au fil de considérations sur l’esthétique (le beau, le bien, le jugement de goût, etc.) du rapport subjectif entre les œuvres de l’art et leur « spectateur.» Le point de vue « ontologique » qui sera exprimé relève d’une tout autre généalogie : Celle que Lukacs a décrite à, la fin de sa vie dans ses « prolégomènes à l’ontologie de l’être social. » Le rapport à l’art et à ses œuvres ou réputées telles sera donc un « rapport social », collectif, évalué dans un devenir historique ; Et l’objet de cette causerie estivale sera de percer « le secret de la médiocrité » en vue de découvrir « les origines de la nullité » actuelle ( au sens de « en actes » ) telle qu’observée de manière assez unanime et consensuelle dans un spectre élargi des manifestations de la vie sociale. Le cinéma comme une de ses manifestations, « populaires », spectaculaires et « culturelles » sera notre principal cas d’étude et la plupart des observations factuelles s’y réfèreront.


Sur le chemin conduisant à la découverte des origines de la nullité, une chose importante à considérer et « première » est la manière dont, sous le rapport que je viens de préciser, la médiocrité éclaire ce que Badiou appelle le "matérialisme démocratique.» Rappelons que ce concept proposé et assez bien construit par Badiou, nous renvoie parmi d'autres réflexions ontologiques ( assez bonne analyse "critique" ici ) à une réflexion sur la qualité et la possibilité d'émergence des "vérités" : sous la forme « d'événement » les idées/vérités platonico-badiousiennes "apparaîtraient" comme "exceptions" dans l'histoire, et dans quatre domaines : L’art, l'amour, la science et la politique.


Naturellement nous restreindrons ici notre examen au domaine de l'art, et l’« exception » qui nous intéressera sera l’apparition « dans l’art » de ces idées/vérités ( sous-jacentes et exprimées dans les « œuvres. » ) C’est donc de ce point de départ « ontologico-social » que je vais aborder la question qui nous intéresse, celle du "secret de la médiocrité", dont le dévoilement ai-je postulé devrait nous permettre d'éclairer la généalogie des « origines de la nullité. »

Si nous prenons pour hypothèse que ce « matérialisme démocratique » est bien incarné et hégémonique au monde de la démocratie marchande et représentative ( et ce fait semble assez assuré pour que je ne le discute pas davantage), sous la forme politique, économique et institutionnelle du «capitalo-parlementarisme», on doit en retrouver l’écho et même le fondement sociologique dans une population qui donc « en moyenne » se conforme à ce mode d’être assumant ( c’est la thèse de Badiou) qu’ « il n'y a que des corps et des langages », et se fonde donc sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale, avec un impératif « catégorique » : «Vis sans idée.»


Si donc nous partons de cette analyse qui semble assez consistante au vu des observations générales et individuelles que chacun peut faire quotidiennement, alors cette « population moyenne », celle qui fait les « majorités parlementaires » (naguère « silencieuses »), mais surtout et plus prosaïquement constitue la majorité de la population qui doit logiquement se retrouver dans la population des « spectateurs », autrement dit ce qu’on appelle communément le « grand public. » Cette majorité des citoyens spectateurs est donc bien le reflet le plus fidèle que nous puissions imaginer de la « médiocrité » en tant que telle ( la qualité moyenne d’une population, définissant les individus qui la peuplent en tant qu’ « ordinaires »). Or, et c’est là que l’ontologie badiousienne nous offre une clef d’élucidation du « secret de la médiocrité », on peut, sans choquer grand monde parmi cette même « médiocrité », affirmer qu’elle se reconnaîtra facilement dans les axiomes définissant le « matérialisme démocratique », singulièrement ceux qui sont significatifs en rapport avec notre objet ( l’art, le spectacle, le cinéma) : La consommation comme « mode d’existence », le relativisme ( et l’égalité) des « opinions » .


Il est cependant une chose qui distingue d’emblée le champ socio-politique , de celui de « l’économie individuelle » qu’implique le cinéma ( comme art, et l’art en général) en tant que processus social ( besoins propres à satisfaire , produits satisfaisant ces besoins « individuels » , producteurs et production de ces produits, consommateurs et consommation de ces produits).


Cette chose, clairement visible et assumée dans le processus politique (alors qu’elle est confuse et masquée dans le processus « culturel individuel »), c’est la « forme » d’apparition (du matérialisme démocratique), et en corollaire les conditions concrètes de « possibilité » ( possibilité de la re-présentation démocratique) qui s’en déduisent.
Dans le processus politique, la « forme » d’apparition est évidente, c’est le système électoral et re-présentatif, et en corollaire sa forme concrète de « possibilité »: les partis politiques comme « filtres » agissant sur le divers issu du « relativisme des opinions. » On peut même dire, sans grand risque d’être contredit que tout cela est « institué » et résulte d’un long processus socio-économique que chacun s’accorde à reconnaître comme « historique. »


Or, rien de tel n’existe au monde de la marchandise spectaculaire qu’est (entre autres) le cinéma, du moins dans une perspective « matérialiste démocratique. » Sur le modèle « des corps et des langages » il y a bien « des spectateurs et des films », et on peut considérer que le modèle du « besoin » et de sa « consommation » trouvent bien en face d’eux, en « contrepartie », un équivalent au « relativisme des opinions » qui est « la diversité des genres » (de films, des œuvres, des spectacles) ; Mais déjà on voit immédiatement que cette « diversité » n’est pas une chose « construite et instituée » sur le modèle des « partis », et surtout on voit que le filtre qui va permettre l’identification des « individus » à « leur re-présentation » (dans les « œuvres » consommées) l’est encore moins.


Si donc, nous revenons à nos deux caractères distinctifs (du matérialisme démocratique) la consommation comme « mode d’existence »,
le relativisme (et l’égalité) des « opinions », nous commençons à percevoir un « hiatus » qui désigne une contradiction à l’œuvre : Comment dans une perspective matérialiste démocratique, la re-présentation, par nature « médiatisée » (dans le cadre du processus politique : Les partis, les élections ) va-t-elle pouvoir s’opérer sans « filtrage » de la diversité des opinions ( ou des « goûts ») , comme des re-présentations elles-mêmes : Les films, les œuvres, les spectacles, alors qu’il n’existe pas de « médiateurs » constitués, a fortiori « institués » ?

Ma première hypothèse est que cette contradiction interne du matérialisme démocratique est une des premières clefs d’élucidation du « secret de la médiocrité. ». Car la forme que prend le dépassement de cette contradiction met en évidence une « médiocrité sans médiation », telle qu’elle opère dans certains processus, singulièrement, comme nous sommes en train de le découvrir : ceux de « l’économie individuelle » à l’œuvre dans les processus d’échange et de circulation de « marchandise » culturelle et plus encore « spectaculaire. »

Cette forme de régulation/sélection opérée par la « médiocrité sans médiation », cette forme « non instituée », propre au domaine des arts et du spectacle ( cinématographique) , c’est d’abord et avant tout : le marché, le marché du « divertissement ». Ce marché prend dans ce contexte une forme concrète de modalité « spontanée» , opérant en parfaite adéquation avec les exigences de la diversité , du relativisme généralisé et de « l’égalité » des « goûts/opinions » . Ce marché prend la fonction de médiation nécessaire à la mise en rapport et relation du « besoin » ( de consommation) de chaque individu , et de la re-présentation ( le film , l’œuvre à consommer ) qui lui « convient » (répondant au besoin correspondant).
Il est essentiel ( pour comprendre cette clef du secret de la médiocrité) de bien saisir ici que ce « besoin » et sa « satisfaction » sont , dans la logique du matérialisme démocratique, absolument constitutifs de l’individu et de son « mode d’être » et d’intervention dans ce processus , mais que cette forme concrète , précisément par ce qu’elle est concrète doit bien être « incarnée » elle même par quelques instances et quelques agents qui vont assumer les fonction de médiation/sélection : autrement dit de « filtrage ». Ce filtrage introduit un choix et une hiérarchisation, qui doivent cependant être opérés « démocratiquement » sur le principe de l’égalité des opinions (et de leur relativisme) , et ordonner selon une échelle et des jugements « de valeur » le « divers » des œuvres ( implicitement toutes « égales » ).


Or il se trouve que ce « marché » n’est pas plus capable que n’importe quel autre ( mécanisme de marché) de fixer une valeur  « authentique » ou même une typologie hiérarchisée de valeurs à cette « marchandise spectaculaire » ; et il n’en est pas capable par nature même du matérialisme démocratique (dont le relativisme généralisé exclut toute « valeur » hiérarchisable ).

Le processus tout entier repose donc sur d’autres déterminismes ( que ceux qui sont réputés le déterminer « démocratiquement ») et comme tout processus il est inscrit dans une histoire, dans l’histoire.


Le premier de ces déterminismes qui donc a une histoire (qui se confond avec celle du « spectacle ») , c’est celui du rapport dialectique ( contradictoire) qui détermine le « besoin » . Ce rapport ( déterminant la nature et la valeur relative des besoins ), mesurable à l’aune de la proportion de population entre le « grand public » ( la majorité ) et «les autres » (les minorités ) , a pris historiquement des formes et des mesures variables, mais jusqu’à une période récente il avait une caractéristique paradoxale, absolument contraire aux « axiomes » du matérialisme démocratique : la valeur de la re-présentation ( c’est à dire la norme de la représentation, explicitée par les jugement de goût ) était fixée, in fine, en proportion inverse de la représentativité (donc du principe démocratique ). Le « goût » de quelques uns, fort peu nombreux (prêtres, mécènes, princes, nobles ou bourgeois fortunés, experts, érudits , etc. et … les « artistes » eux-mêmes), arbitrait la hiérarchie de « valeur » générale et s’imposait, malgré qu’ils puissent éventuellement en avoir, au plus grand nombre.
Le principe de « relativisme » des opinions pouvait encore ( déjà) être invoqué ( assez problématique quand même) , mais celui « d’égalité » ( des opinions, des jugements, des œuvres aussi naturellement) était en revanche clairement et absolument nié , a fortiori le postulat d’équivalence des « goûts ».

Si on remonte aux origines ( historiques) de la re-présentation spectaculaire , dans notre histoire « occidentale » : la Tragédie grecque, on peut dire qu’en dépit du fait qu’il s’agissait, dès l’origine donc, d’un spectacle « populaire » , explicitement destiné au « grand public », elle constituait sans doute, selon les modalités démocratiques de l’époque, l’exemple d’une « médiation instituée ». Une médiation instituée, « officielle » en quelque sorte, relevant du gouvernement (de la cité) et aucunement relative à la diversité des opinions des citoyens spectateurs. Les œuvres, leur conception, leur choix n’étaient pas du tout déterminés par le « succès » hypothétique, et leurs auteurs étaient, comme ce sera le cas fort longtemps après encore, considérés comme de simples « artisans » capables et compétents. Aller au théâtre était semble-t-il une « obligation civique », et assurément pas reconnu comme un « besoin » à satisfaire au nom d’impératifs subjectifs individuels. Mais il est certain qu’à cette époque la « forme » de la démocratie n’était pas du tout celle que lui a donné aujourd’hui le matérialisme démocratique, dont aucun des deux axiomes ( la consommation comme « mode d’existence », le relativisme ( et l’égalité) des « opinions ») n’étaient de mise, loin s’en faut.


Au origines donc du « spectacle » tel que nous le comprenons encore aujourd’hui, il y a « de facto » la volonté, de satisfaire un besoin « commun », sous une forme normée et partagée, avec une finalité sociale et politique. Le spectacle est alors, initialement et fondamentalement la « re-présentation d’un rapport social », explicitement et formellement organisée, partagée et instituée comme tel. En quoi le lecteur averti observera que le spectacle ainsi désigné ne se distingue absolument pas de la définition ontologique de la « marchandise » par Marx.


Depuis « La naissance de la tragédie » jusqu’à la cérémonie des « césars » ou des « molières » (pauvre Molière.. !) nous avons un une histoire assez longue, mais bien connue, qui a vu plusieurs « révolutions » socio-économiques et politiques témoigner de puissants déterminismes affectant les modalités d’existence des corps sociaux et les sociétés qu’ils bâtirent successivement .


Cette histoire est évidemment, en même temps, celle de la re-présentation, collective et individuelle, de ces mondes, par et pour leurs populations, avec toutes les fonctions et valeurs que cette re-présentation a pu se voir attribuer.

Au fil de cette histoire, désormais à « l’époque de la reproductibilité technique des œuvres », nous partons donc d’un état et d’une situation où la Médiocrité en tant que telle ne joue aucun rôle ou du moins n’impose aucune détermination. Dès lors comment s’est développée, a évolué cette Médiocrité, au point de devenir aujourd’hui hégémonique aux temps « post-modernes » du matérialisme démocratique, et d’en être le symptôme même ?


Comment s’est progressivement constitué le rapport dialectique qu’elle a établi avec la production des œuvres : le « secret » de la médiocrité, clef des « origines de la nullité » ?


Ce sera l’objet de ma prochaine petite causerie estivale.

 

Urbain

 

 
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