mercredi, 23 novembre 2011
Vies et mort de la social démocratie
La social démocratie malade de la crise
Zapatatero a fait le maximum, mais ça n’était pas encore assez.
Pap’andreou eut la prétention désespérée de s’en remettre au jugement du peuple, il fut honteusement chassé, sous les injures et les quolibets.
Après le post-blairisme de Goudron Brun et tant d’autres succédanés du libéralisme, ce sont donc les différentes moutures réformistes de la droite de gauche qui sont balayées, l’une après l’autre, par le geste de dévoilement du réel et la critique objective de et par la « crise ».
Aux grands maux les grands remèdes : c’est la banqueroute, donc c’est la liquidation . « Tout doit disparaître » de l’état social, et devant la mollesse des fondés de pouvoir des banques on passe aux administrateurs judiciaires européens : le salut des créanciers du libéralisme mondialisé est à ce prix .
Certes les gouvernanceurs de droite de droite, sont également sous l’éteignoir , mais comme le montre encore l’affaissement express du flamby et symétriquement la fin de partouze du berlusconisme : quand les choses deviennent « sérieuses » le choix démocratique est bien vite réduit à l’alternance entre la droite politicienne ou la droite technicienne. Il n’y a plus de place pour la gauche morale, ses médecines douces et ses homéopathes sociétaux. La cure d’austérité carrément allopathique s’impose à tous et partout , avec son régime sévère , et en ces temps de pénurie de valeur, et pour l’administrer efficacement et à la plus grande échelle, la vaseline social-démocrate est jugée superflue et trop coûteuse .
Désormais c’est la rigueur que tu vas sentir passer ma petite démocratie effarouchée, sans préambule ni préservatif, et il n’est plus temps de minauder ou d’essayer d’adoucir les plus pénibles effets de ta soumission obligée. Il faudra bien que tu comprennes et admettes que les gains de productivité n’étant plus en mesure de valoriser le «travail abstrait» , l’alternative social-démocrate est elle-même totalement dévaluée.
Bien utile pour couvrir d’un voile pudique le bradage de l’état social et du patrimoine national, la gauche de droite et de gouvernement a rempli son rôle , en Espagne , en Grèce, en Angleterre, en Allemagne, en France et ailleurs, en faisant plus et mieux que n’aurait pu le faire sa copine de droite « dure ». En Espagne comme partout au monde merveilleux de l’Europe unie par la concurrence libre et non faussée et du démocratisme multimédiatisé, les élections ne peuvent (et ne doivent) rien changer d’autre que les programmes de la radiovision et les liens des clics (« j’aime ») sur fesse bouc. Comme les ibériques le reconnaissent sans fard : « ça ne peut pas être pire ». Une évidence communément admise car chacun voit bien que c’est la contrainte qui va empirer et que les libéraux socialistes n’ont pas plus l’idée de la changer que leurs homologues « de droite ».
En réalité au sein d’une classe politique « de gouvernance » qui n’a plus d’autre projet que celui de syndic de liquidation du libéralisme en banqueroute, le social-démocrate ne peut plus se «différencier» que par le sourire contrit et la chaleureuse poignée de main qu’il accorde devant la porte. Et comme il est quand même « de gauche », il vous consolera en vous expliquant que vous n’êtes plus identifiés comme exploités mais comme exclus, et que c’est le prix à payer pour toutes ces années de bombance aux restos du cœur et de farniente à pôle emploi.
Si vous êtes bien sages on vous laissera vous connecter aux réseaux « sociaux » pour peu que vous vous démerdiez pour payer votre forfait en dealant assez de coke à vos amis fesse-bouc. Et si vous n’êtes pas contents l’oncle Sam viendra avec l’OTAN vous donner de sa trique « chirurgicale » et démocratique !

En attendant, bonne lecture : du livre de Robert Kurz (éditions lignes)
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jeudi, 11 août 2011
Moloch

En ces temps de culte rénové du Veau d'or, où l'action de la classe politique mondialisée se résume à : rassurer les marchés , attestant ce que les lecteurs du Petit Journal pouvaient déjà déplorer, avant que par le biais des deux plus terrifiantes guerres qu'ait eu à subir l'humanité, le libéralisme mondialisé ait réussi à se purger ... provisoirement.
Comme donc l'observait déjà, à l'époque, mon petit camarade Karl ( au début du livre premier du Capital) :
« La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique . Il n'y a donc pas à s'étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable .
La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l'accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l'argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu'il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l'usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d'un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation - de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d'un capital tombé du ciel - la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l'agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. »
Eh oui ...
En cette époque "troublée" donc, où on peut facilement constater que «les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants », il n'est sans doute pas inutile de rappeler les réflexions que cela inspirait à mon petit camarade ( et qui résument de manière exceptionnellement concise ce qu'est le "marxisme" ) :
«Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'État - ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIII° siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique. […].
Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi :
dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles.
L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves.
Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.
Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout.
Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production.
Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir.»
Critique de l’économie politique
Karl Marx 1859
09:00 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : bourse, krach, marx, euro, trichet
mercredi, 11 mai 2011
Que faire ? 2
Ainsi l’histoire nous fait autant que nous la faisons, et nous ne nous étonnerons donc pas d’observer ce jour qu’en réaction compulsive à Bernard Friot et à sa revendication révolutionnaire de cotisation salariale, un trissotin en charge des « affaires européennes » nous ait servi à l’entracte la « nouvelle doctrine » ( comme diraient les journalistes de l’Immonde ) Européenne en matière de « valeur travail » …
Nous en conclurons l’opportunité, plus que jamais manifeste et urgente, de poursuivre notre balade avec Dominique Pagani*, par les détours Nervaliens, vers le passage à l’état réellement civil .
2ème partie :
Rousseau
Le passage à l’état civil
de
Jean-Jacques Rousseau
Gérard De Nerval
René Descartes
Arthur Rimbaud
Emmanuel Kant
Marcel Proust
G.F.W. Hegel
Platon
Aristote
Gabrielle D’Estrée
Henri IV
Karl Marx
Voltaire
Claude Levi-Strauss
Richard Wagner
* Dominique Pagani fut le plus proche collaborateur de Michel Clouscard, il a publié, aux éditions Delga :"Féminité et communauté chez Hegel" .
03:15 Publié dans Arts, culture & politique ... | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : jean-jacques rousseau, marx, hegel, gérard de nerval, dominique pagani, michel clouscard, philosophie, anthropologie
mardi, 03 mai 2011
Que faire ? (préambule)
Que faire , que dire , que commenter ?
Quand l'accablement pourrait nous gagner face à l'insignifiance partout répandue : du mariage de poupées à la punition ultime du méchant universel , en passant par la progéniture annoncée des riquets de contes de fées , et jusqu'à la sanctification anticipée des béats .
Cette béatitude stupéfaite des foules face aux sornettes dont on les gave, à grandes lampées multimédiatiques, pourrait nous faire sérieusement douter . Douter de nous mêmes , de notre commune faculté de distinguer le vrai du faux , ce vieux bon sens réputé « la chose du monde la mieux partagée » puisque « ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. ».
Aux fidèles NRV et aux autres , en ce point aveugle du spectacle du monde, nous proposons donc un « détour » , une ballade littéraire, esthétique, philosophique et d'abord ... politique...avec un guide spécialement compétent, qui a accepté de répondre à vos questions, et objections, au fil de la promenade qui commence et qui va durer un moment .
En route donc, amis et curieux , et surtout ceux d'entre-vous qui pensiez que les philosophes distillaient l'ennui, l'obscurité et la confusion.
C'est le départ de la première promenade ( il y en aura 5 ou 6 autres ) , avec Nerval à Ermenonville , sur la tombe de Jean-Jacques Rousseau.
Emboîtez le pas et engagez-vous sur les chemins détournés, par les méandres merveilleux où vous emmène celui-ci qui va vous réconcilier avec ce monde, ce monde réel, le monde de l'anthropologie, et donc avec vous-même.
à suivre ...
Dominique Pagani fut le plus proche collaborateur de Michel Clouscard, il a publié, aux éditions Delga :"Féminité et communauté chez Hegel" .
12:12 Publié dans Arts, culture & politique ... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : jean-jacques rousseau, marx, hegel, gérard de nerval, dominique pagani, michel clouscard, philosophie, anthropologie
mercredi, 27 janvier 2010
Haïti : ontologie négative de l’état
De même, si la vie n’est pas saisissable au travers de la mort, du moins en considérant un cadavre et en essayant de dénombrer les qualités qui le distinguent de ce qu’il fut , quand il était vivant, sans doute peut-on approcher quelques uns des traits les plus éminents et distinctifs de ces qualités qui font la vie.
Si nous appliquons cette méthode à la situation actuelle du corps moribond de l’État Haïtien, nous pouvons commencer à nous figurer ce qui faisait de cet État un corps « vivant » et « actif » . Pour cela il nous suffit de dénombrer et considérer les principaux aspects de l’État « moderne » sous l’angle du manque : de ce qui actuellement fait défaut à Haïti, de ce point de vue.
Naturellement on n’oubliera pas que, au plan de l’État, comme de beaucoup d’autres, les haïtiens étaient déjà considérés avant (ce dernier cataclysme) comme une des populations les plus dépourvues qui soit sur cette planète. Une carence qui était d’ailleurs supposée justifier l’omniprésence sur ce petit territoire des antennes onusiennes, ou supranationales, et autres organisations gouvernementales ou non, supposées suppléer un État considéré comme défaillant.
Pourtant avec l’ultime désastre qui a « tout anéanti », on découvre que ce ne sont pas les seules fonctions « régaliennes » fondamentales , ou ce qui en subsistait, qui ont été brutalement abolies : communications, sécurité, circulation des biens et des personnes, approvisionnement, etc. Toutes ces choses que la « solidarité » planétaire est réputée désormais pourvoir, remplacer ou rebâtir dans l’urgence. Ce ne sont pas seulement d’abri, de soins ou de nourriture que les survivants ont ou vont avoir cruellement besoin. C’est des institutions de base, des instances étatiques les plus banales et si communes qu’on en oublie même qu’elles sont la forme courante que prend l’état dans les rapports sociaux ordinaires, ceux de la civis , de la vie quotidienne du sujet dans la cité.
Pour s’en convaincre il suffisait d’écouter ces avocats Haïtiens sur le point de céder à l’accablement constatant que non seulement bon nombre de leurs confrères avocats ou magistrats étaient morts, que les palais de justice avaient été détruits mais que les archives mêmes y ont disparu. Un anéantissement complet de toute la fonction « étatique » de justice et de droit qui a par exemple pour conséquence annexe mais immédiate d’interdire aussi bien l’identification des morts ( et parfois des vivants) que toute la chaîne de conséquences sociales et obligations familiales et morales de leurs décès, et jusqu’à l’accès pour les survivants aux ressources, biens et avoirs de leurs parents défunts.
Même amoindries, affaiblies au point où elles pouvaient l’être en Haïti, l’abolition brutale des instances élémentaires et pratiques, concrétisant et pérennisant les fonctions sociales dévolues à l’État « de droit » permet de mesurer la nature et la valeur de ce « bien commun » sans lequel les communautés humaines d’aujourd’hui semblent vouées à la déréliction et au chaos absolu.
Dans un raccourci typiquement médiatique, le site qui nous héberge titrait ce jour :
« Haïti: Les secouristes français sauvent un homme vivant des décombres... Des files d'attentes devant les banques »
Naturellement ça n’est pas à une réflexion sur ce type de production idéologique dominante que je convie le lecteur (et témoin -comme l’auteur de ces lignes- du désastre affreux et de la souffrance de ces millions de nos semblables).
Pour un marxiste ( comme moi) il y a un sujet (de réflexion) autrement plus important et réel sur lequel ces faits têtus , terribles et concrets jettent une lumière crue mais encore incertaine : celui de l’État. Cet État, forme du « nous » communautaire, que le communisme doit nous permettre de dépasser au terme des temps préhistoriques que nous vivons encore. Cet État qui pour Marx n’est qu’une contingence intermédiaire et provisoire, mais qui demeure bien une des formes concrètes sous lesquelles nous devons continuer de penser les rapports sociaux et leur (r)évolution.
- d’une part du cas concret de l’anéantissement de l’État que nous fournit le cataclysme haïtien,
- d’autre part du cas , non moins concret, de re-formulation de l’instance de bien-commun que nous découvrent des histoires comme celle des Sarayakus , thème central d’un intéressante émission de France cul ce jour :
· sarayaku
Et, à partir de ces réflexions, de ces ruines et de cette négativité sur les décombres desquelles il s’agit de re-construire,
à partir inversement ( et dialectiquement) de la positivité de ces résistances possibles et opiniâtres de ceux qui « préfèrent ne pas »,
à partir de ces cas et de bien d’autres à votre discrétion,
commencer à tenter d’ébaucher la « vision positive de la vie que nous voulons vivre » .
Au boulot !
Urbain
06:00 Publié dans LA RUBRIQUE D'URBAIN | Lien permanent | Commentaires (157) | Envoyer cette note | Tags : haïti, l'etat, marx, l'onu et les banques
mercredi, 16 décembre 2009
Un processus sans cause ni fin
Une déclaration dont certains adeptes ( du dogme papal) purent conclure que cette même « théorie » était donc « moins qu’une réalité » , tandis que d’autres, adeptes du relativisme de toute connaissance ( notamment scientifique ), n’y virent qu’un argument pour renforcer leur thèse que : c’est «un type de connaissance qui en vaut un autre », autrement dit qu’ils placent dans leur système de compréhension de la vie et de son devenir, au même niveau que le « créationnisme » , « le dessein intelligent » et les différents récits mythiques des origines.
Pour tous ces « sceptiques » ( et c’est en ceci qu’ils sont réputés se distinguer des intégristes) il ne s’agit plus de contester « frontalement » la théorie Darwinienne, mais de poser que c’est est une « hypothèse » à considérer, mais … pas plus qu’une autre, ou juste un peu plus , mais à condition de la vider de son contenu explicatif et de ses conclusions à proprement parler essentielles.
Tout aussi nombreux sont ceux-là qui ont considéré cette théorie de l’évolution, de la vie, de ses origines et de son devenir, comme justification essentialiste d’une certaine idée de la « nature humaine » et, reprenant étrangement les termes de la lettre adressé par Marx à Engels le 18 juin 1862 :
«Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les “inventions” et la “lutte pour la vie” de Malthus. C’est la bellum omnium contra omnes de Hobbes »,
en conclurent ( à l’inverse de Marx , naturellement) qu’au fond, en s’appuyant sur le darwinisme, on pouvait « scientifiquement » établir que le capitalisme et les modalités des rapports sociaux qu’il induisait, étaient « dans la nature de l’homme », pour lequel ils édifièrent ipso facto une « religion laïque » , non pas contradictoire mais complémentaire des précédentes , et cantonnée dans l’ordre séculaire de « l’économie » : le libéralisme .
Aucun de ces « malgré eux », ralliés au darwinisme au prix de son absolue dénaturation et du rejet de tout ce qu’il implique, n’imagine pourtant qu’une novation endogène puisse affecter le devenir humain. Un destin de l’humanité et du monde dans lequel il s’accompli, qu’ils ne conçoivent que programmé une fois pour toute et à des fins connues d’avance, du reste déjà contenues dans ses causes premières . Il ne s’agit même pas, pour ces zélotes du deus ex machina et de son incarnation dans le divin marché, de se poser la question de savoir si « Dieu joue aux dés ». Il ne s’agit d’ailleurs pas de savoir ou de connaître, encore moins de comprendre, quoique ce soit. Du reste ils ont de ce point de vue le soutien des lumières du relativisme généralisé : puisque de toute façon tout vaut tout et réciproquement, à quoi bon ?
Avec 150 ans de recul, force est de constater que la méthode heuristique de Darwin s’est révélée d’une fécondité sans pareille et d’une longévité sans équivalent dans l’histoire de la science « moderne ». Pire, pour les dogmatiques : voilà un système de causalité qui explique la vie et son devenir sans la moindre cause première ni aucune finalité , et qui n’a reçu à ce jour aucun contredit.
La dialectique matérialiste elle-même n’a pas su et n’a pas voulu casser ces briques évolutionnistes, car cette « finalité sans fin » que Kant limitait à son Esthétique, cette « généricité muette » qui, selon Lukacs extrapolant la pensée de Marx, est le propre de « l’être social » humain , ce devenir de toute chose porte le même mécanisme de transformation et de détermination, fait de hasard et de nécessité , où l’histoire fait les hommes en même temps qu’ils la font.
Ici et maintenant, c’est à dire en Narkozie fin 2009, on peut se laisser aller à déplorer que « nous sommes faits » plutôt qu’en train de faire ( cette histoire).
Pourtant l’un ne va pas sans l’autre.
Avec Darwin, le monde comme « création continuée » tel que le posait Descartes, et la méthode qui doit permettre à « moi qui connaît » de saisir « ce qui est à connaître », ont reçu une formalisme pratique et objectif , celui de la connaissance et du savoir opposés au mythe téléologique et à la déclinaison de ses dogmes.
Avec la théorie de l’évolution s’exprime une nouvelle méthode que mettront a profit, avec la fécondité que l’on sait, de Marx à Planck en passant par Freud, Durkheim, Jacob et tant d’autres, tous ceux qui , après Hegel, mais en récusant toute cause première et toute finalité ultime, démontrèrent que « le rationnel est réel et le réel est rationnel » .
Alors, pour se convaincre, si besoin est, que l’histoire a un sens à défaut d’avoir une fin, et que nous n’aurons pas à attendre une comète cataclysmique pour que « ça change », une occasion nous est donnée de « faire le point » sur la science « par excellence », celle de la vie, c’est à dire du devenir.
Urbain
06:00 Publié dans LA RUBRIQUE D'URBAIN | Lien permanent | Commentaires (153) | Envoyer cette note | Tags : les mondes darwiniens, marx, engels...
lundi, 17 août 2009
Le secret de la médiocrité 4
Le secret de la médiocrité
En guise de conclusion

"In girum imus nocte et consumimur igni"
réalisé par Guy Debord en 1978
s’ouvre sur un plan fixe du photogramme ci-dessus
et la lecture en voix off par Debord, d’un ton posé, monotone et mélancolique,
du texte suivant :
« Je ne ferai dans ce film aucune concession au public.
Plusieurs excellentes raisons justifient, à mes yeux, une telle conduite ; et je vais les dire.
Tout d’abord, il est assez notoire que je n’ai nulle part fait de concessions aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des pouvoirs existants.
Par ailleurs, quelle que soit l’époque, rien d’important ne s’est communiqué en ménageant un public, fût-il composé des contemporains de Périclès ; et, dans le miroir glacé de l’écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d’une démocratie.
Voilà bien l’essentiel : ce public si parfaitement privé de liberté, et qui a tout supporté, mérite moins que tout autre d’être ménagé. Les manipulateurs de la publicité, avec le cynisme traditionnel de ceux qui savent que les gens sont portés à justifier les affronts dont ils ne se vengent pas, lui annoncent aujourd’hui tranquillement que « quand on aime la vie, on va au cinéma ». Mais cette vie et ce cinéma sont également peu de choses ; et c’est par là qu’ils sont effectivement échangeables avec indifférence.
Le public de cinéma, qui n’a jamais été très bourgeois et qui n’est presque plus populaire, est désormais presque entièrement recruté dans une seule couche sociale, du reste devenue large : celle des petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces « services » dont le système productif actuel a si impérieusement besoin : gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. C’est là suffisamment dire ce qu’ils sont. Il faut compter aussi, bien sûr, dans ce public qui va encore au cinéma, la même espèce quand, plus jeune, elle n’en est qu’au stade d’un apprentissage sommaire de ces diverses tâches d’encadrement. »
Dans une certaine mesure j’ai conçu les trois épisodes précédents comme une médiation, au sens que j’y ai donné à ce terme, destinée à distinguer ce préambule de Debord comme une étape décisive dans le dévoilement du secret qui nous tient en haleine depuis quelques semaines. Le lecteur attentif aura trouvé dans ces trois textes préliminaires quelques éléments de nature à correctement informer son jugement au moment de produire sa propre opinion sur le manifeste de Debord, tel qu’il s’exprime dans le type de représentation que nous avons privilégié : le cinéma.
Debord a très tôt, dès sa période lettriste, choisi de s’intéresser au cinéma , en quelque sorte comme support le mieux adapté au métalangage du spectacle, son objet de prédilection ; et c’est donc pour nous un référent commode, mais ce qui nous intéressera ici c’est que ses positions esthétiques, telles qu’elles s’affirment dix ans après la rédaction de « la société du spectacle » ( également « adapté » par Debord pour le cinéma) , y sont fortement articulées à sa critique générale de la représentation des rapports sociaux , qu’il présentait lui-même comme un approfondissement de la philosophie de Marx.
Il faut également replacer cette démarche de Debord dans son contexte historique, ce qui revient à reconnaître sa profondeur visionnaire. Il publie en effet la « société du spectacle » un an avant le déclenchement des évènements de mai 68 et réalise « in girum » plus de deux ans avant le grand basculement des années 80. Deux moments emblématiques qui constituent des étapes importantes dans le processus d’inversion de la modalité de la médiation tel qu’il a été analysé dans les trois textes précédents. Nul n’a mieux vu et interprété que Debord les processus à l’œuvre en ces périodes, mais « la chouette de Minerve ne prend son vol que la nuit » et Debord s’est éclipsé au crépuscule.
Trente années plus tard, la chouette est en mesure de nous rapporter la suite, depuis le lent effondrement de la critique sociale , celle des philosophes de circonstances dans la confusion et la délectation morose de leur constructivisme relativiste face aux inepties des nouveaux philosophes, faisant écho à la dilution de la gauche « morale » dans le matérialisme démocratique politiquement indifférencié, jusqu’aux pathétiques gesticulations des « radicaux libres » prêchant « l’émancipation du spectateur » comme palliatif à leur incompétence et leur vacuité conceptuelle.
Nous avions conclu l’épisode précédent en assignant à la conclusion de cette causerie la mission d’identifier les traits caractéristiques qui font de cette modalité actuelle de la médiation ( dont le projet est le « spectateur émancipé » au sein de la « démocratie d’opinion ») une modalité nouvelle dans la mesure ou elle produit des effets nouveaux, tels la « nullité » généralisée (en voie de généralisation) de la représentation spectaculaire et politique.
Or, ce qu’atteste le préambule de « in girum » c’est que ce constat de « nullité » n’en est pas une (de nouveauté), au moins du point de vue de Debord en 1978 et -oserai-je ajouter- de mon point de vue également, car c’est peu après la sortie de « in girum » ( que je n’avais pourtant pas vu à l’époque) que j’ai globalement cessé d’aller au cinéma, et peu avant que j’avais cessé d’en faire.
On peut naturellement objecter qu’une hirondelle ne fait pas le printemps (quand bien même il s’agirait plutôt d’un hiver ténébreux), et deux (hirondelles) pas davantage … peut-être, mais alors « combien d’hirondelles » pour faire de ce constat une vérité, et surtout depuis quand ?
Pour identifier ce « trait caractéristique » de la modalité actuelle de la nullité, le « quand » et le « comment/pourquoi » qui en détermine l’apparition, nous débouchons donc sur la problématique du degré de vérité, perçu comme plus ou moins élevé ( notamment à la mesure du nombre de témoins qui attestent le fait) selon les périodes.
J’écarte d’emblée l’explication par le recours au simple « Laudator temporis acti : C'était mieux avant » qui identifierait ce jugement comme induit d’une forme classique de nostalgie, dès lors que ce jugement déploratoire a été proféré ici même par des « juges » qui n’ont pas vécu cet avant , et dont la prise de conscience actuelle donne la mesure de l’évenement dans sa nouvelle et très forte intensité.
Bien plutôt nous avons été amenés, par tous les développements qui ont précédé dans cette causerie, au «moment» où , au terme d’un « renversement » historique et symbolique, l’opinion est devenue la mesure même de l’organisation sociale dans une forme elle-même en phase de propagation hégémonique la «démocratie d’opinion».
On observera d’ailleurs que Debord, quelques lignes après le passage cité plus haut, a une formulation largement prémonitoire de la modernité de notre temps, car bien plus assurée et manifeste aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a trente ans :
« Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter »
Formulation qu’on rapprochera ( et opposera) opportunément de l’ « axiome » contemporain du spectateur émancipé ( dernier avatar critique, prétendument « de gauche » et « philosophique » de la société du spectacle ) :
« On présupposerait ainsi que les incapables sont capables, qu'il n'y a aucun secret caché de la machine qui les tienne enfermés dans leur position. »
Sans nous attarder à la question pourtant passablement problématique de savoir comment et pourquoi (et quand) les incapables vont devenir capables , dès lors que nous avons traité « préventivement » ce point ( et l’ineptie de « l’émancipation» sous-
Bref retour à Badiou
Le lecteur attentif ( et patient) des épisodes précédents aura gardé en mémoire la relation nécessaire que nous y avons établi entre la médiocrité ( en tant qu’elle représente la « population moyenne », et son « opinion ») et le concept badiousien de « matérialisme démocratique » désignant la démocratie marchande et représentative, sous la forme politique, économique et institutionnelle du « capitalo-parlementarisme » communément appelé « (neo)libéralisme », fondé sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale, et pour qui « il n'y a que des corps et des langages », et Badiou ajoute : « sinon qu'il y a des vérités ».
Pour dire les choses très vite et n’en retenir que ce qui est nécessaire à la compréhension de notre élucidation du secret de la médiocrité (désormais très proche), nous nous contenterons d’informer le lecteur (qui par extraordinaire ne maîtriserait pas encore totalement le système philosophique de Badiou) que Badiou avait initialement développé ces idées dans un livre paru en 1988 « l’être et l’événement » , mais qu’il considéra devoir compléter son système (une ontologie associée à une philosophie de l’histoire) par une théorie de « l’apparaître » dans le « monde » de ces « êtres / vérités » au fil de l’histoire, autrement dit une phénoménologie.
C’est ce qu’il fit en 2006 avec « Logique des mondes » qui pour reprendre les propres termes de Badiou est « une théorie des intensités de l’apparaître » « quelque chose est dans un monde avec un certain degré d’existence » cette intensité est variable en fonction des « situations » et au final « l’événement est un changement radical d’intensité » sous entendu « dans une situation donnée ».
Pour conclure ce « bref retour à Badiou » et en justifier la convocation dans notre démarche d’élucidation, je citerai un des meilleurs exégètes de Badiou ( Quentin Meillassoux) :
« L’intensité d’apparition d’un étant dans un monde, Badiou la nomme l’existence.
Ainsi, Badiou tente de montrer qu’une nouveauté n’est pas tant la création à partir de rien de l’être du nouveau, mais, à partir d’un événement qui affole notre savoir ordinaire, la venue au jour intense de quelque chose de déjà-là, mais dont l’existence, l’apparaître, était profondément dénié par la situation. »
Parvenu à ce point, le lecteur, toujours attentif, voit normalement sa longue patience récompensée car il dispose à présent de tous les éléments qui donnent la clef de l’énigme.
Résumons tout cela … brièvement :
L’investigation que nous avons entamée sous le jour naissant de la démocratie d’opinion,
nous a vu passer son matérialisme démocratique au crible de « l’invention de la tragédie » ;
puis défaire de même l’histoire de son culte de l’opinion et éclairer son caractère profane et contingent à la lumière de l’aube des temps démocratiques ;
nous avons découvert la mystification produite par la « médiocrité sans médiation »,
et compris qu’elle attestait un processus d’inversion de la médiation dans le champ de l’opinion, annihilant toute distinction du divers esthétique au profit du rapport social marchand, en charge de la distinction des œuvres parmi leur diversité ( le divers du donné esthétique) à l’exclusion de toute autre détermination;
enfin nous avons conclu au terme de l’identification du « trait caractéristique » de la modalité actuelle de la nullité, du « quand » et du « comment » qui en détermine l’apparition, qu’il ne s’agissait en fait que de la manifestation d’un degré de vérité, perçu comme plus ou moins élevé selon les périodes, et plus encore les situations.
Tout ce chemin nous à donc ramenés à la structure ontologique et phénoménologique de la « logique des mondes » de Badiou.
De même que Badiou explique parfaitement « ce dont Sarkozy est le nom » par le transcendantal pétainiste d’un monde où l’événement du matérialisme démocratique apparaît actuellement avec un degré d’intensité maximal ( notamment sous la forme bouffonne archi-médiatisée) ;
de même nous pouvons conclure à partir des mêmes schémas conceptuels, et au terme de notre « longue chaîne de raisons » , que la « médiocrité sans médiation », qui caractérise la situation actuelle dans l’ordre de la représentation spectaculaire, sous la forme concrète du marché hégémonique, apparaît avec l’intensité d’un événement sous une forme de nullité (produite) qui n’est rien d’autre que la société du spectacle à un degré de vérité, d’ intensité maximale :
« quelque chose de déjà-là, mais dont l’existence, l’apparaître, était profondément dénié par la situation. »
Comme toujours ( dans une perspective marxiste) ce qui était dénié , comme dans le cas de toute marchandise, c’est le rapport social,
c’est la marchandise en tant que forme de ce rapport social,
c’est la représentation spectaculaire en tant que rapport social réduit au rapport marchand ;
et ce qui apparaît , apparaît dans et conditionné par ce que Badiou désigne par le transcendantal ;
et ce transcendantal nous venons de voir qu’il correspond, trait pour trait, à « la société du spectacle », telle que Debord l’avait initialement identifiée et décrite.
Pour se convaincre de ce dernier résultat, il suffira au lecteur scrupuleux de se référer au texte même de Debord , facilement accessibles sur Internet. Parmi bien d’autres, je lui soumets un passage qui caractérise assez bien ce transcendantal spectaculaire :
« Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le coeur de l'irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu'occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne. »
Alors, me direz-vous (du moins les plus attentifs d’entre vous) , « tout ça est bien beau », mais ça ne nous dit pas pourquoi maintenant, aujourd’hui, cette intensité maximale est atteinte .
À quoi je répondrai : mais çà … vous l’avez sous les yeux, devant vous … Simplement comme tout ce qui est de l’ordre du processus historique, à l’instar de l’être social, c’est à dire des rapports sociaux en général, pour le voir « sous » le réel il faut voir son devenir.
Debord, en exergue du chapitre II de la Société du spectacle (« La marchandise comme spectacle » ),
citait Lukàcs :
« Car ce n'est que comme catégorie universelle de l'être social total que la marchandise peut être comprise dans son essence authentique. Ce n'est que dans ce contexte que la réification surgie du rapport marchand acquiert une signification décisive, tant pour l'évolution objective de la société que pour l'attitude des hommes à son égard, pour la soumission de leur conscience aux formes dans lesquelles cette réification s'exprime... Cette soumission s'accroît encore du fait que plus la rationalisation et la mécanisation du processus de travail augmentent, plus l'activité du travailleur perd son caractère d'activité pour devenir une attitude contemplative. »
(Histoire et conscience de classe).
Ce processus de soumission, sous-jacent à ce qui devient notre être social, s’applique naturellement symétriquement au « spectacle comme marchandise » sous des formes aujourd’hui historiquement repérables et qui ont déjà été clairement repérées, dans cette causerie même, mais aussi par tous les « bons auteurs ». Il faut même une bonne dose d’aveuglement (soigneusement entretenu il est vrai) pour ne pas l’apercevoir dans la réalité concrète de l’économie et de la politique du moment.
Ce que, à proprement parler, Debord nous montre (dans « In girum »), au moment ou débute à l’approche des années 80 la sinistre période qui prend fin dans le délabrement complet que nous constatons à la mesure de la confusion actuelle, c’est que cette soumission repose d’abord est avant tout sur la nullification de ce que j’ai identifié comme la « médiation de la médiocrité » par le nouvel appareil idéologique, désormais totalement dépourvu de toute dialectique et donc entièrement déterminé par la « libre régulation bienveillante et spontanée » du marché.
Il y avait sans doute de troublantes résonances prophétiques dans la suite du préambule d’ « in girum » , très peu conforme à la doxa de l’époque si on se souvient qu’on est alors en 1978, que trois ans encore nous séparent des « années Mitterrand », et du « programme commun » de gouvernement ( on ne parle pas encore de « gouvernance » en ces temps archaïques ) d’ « union de la gauche », et que dès ses premiers instants, cette période inaugure la forme canonique des temps à venir : le spectacle/simulacre commémoratif. Une modalité de la représentation sociale spectaculaire en forme de « catharsis par procuration » qui va parfaitement accomplir ce que Debord désignait dès le premier chapitre de la société du spectacle en citant Feuerbach :
I. La séparation achevée
« Et sans doute notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être... Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »
Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L'Essence du christianisme)
Je dis bien dès les premiers instants car on a vu alors , dès l’annonce « médiatisée » de la victoire de Mitterrand, le « jeune » Rocard d’alors (se) figurant un saint just post-moderne convoquer par voie radiovisée, le « peuple de gauche », le soir même de « sa victoire », à reprendre symboliquement (déjà) la bastille où il saura mobiliser toute son austère éloquence ( hélas désormais réservée aux pingouins) pour annoncer les couleurs chatoyantes du matérialisme démocratique à venir . Une commémoration un peu improvisée (urgence du moment historique), mais immédiatement complétée par le dispositif symbolique (et spectaculaire) plus « construit » de l’auto-panthéonisation mitterrandienne ( on n’est jamais si bien servi que par soi-même). Et dans la continuité de ces brillants débuts, efficacement secondé par son histrionnant préposé aux festivités spectaculaires, le « prince de l’équivoque » pourvoira d’abondance toute la décennie. C’est ainsi qu’on pourra, au point culminant de l’année 89, jouir du florilège de bienfaits que constituèrent : l’inauguration du Grand Louvre, de l'opéra Bastille, et de la Grande arche de la Défense, et surtout la très symbolique Célébration du bicentenaire de la Révolution française.
Trois mois plus tard c’était la « Chute du Mur de Berlin », la « fête » était désormais « complète » c’est à dire « mondialisée ».
Vingt ans après …bouclant la boucle, le carrosse s’est quelque peu re-transformé en citrouille à l’image du dernier en date des courtisans zélés du petit pourvoyeur d’hadoperies à talonettes : le neveu du prince défunt (désormais en charge de la « médiocrité sans médiation » pour le compte du prince bouffon), commémorant un autre panthéon sur le mode « décomplexé ».
Et voilà cher lecteur (attentif et patient) comment , au terme de trois décennies de nullification de la médiation, de « déconstruction » opérée successivement par les « intellectuels organiques » puis les « intellectuels spécifiques » , puis les « nouveaux philosophes » en même temps que les « nouveaux anti-philosophes », d’antipsychiatrie en « biopolitique », de « gouvernementalité » en dénonciation de la « barbarie matérialiste », d’athéisme militant en nouvelles spiritualités, les « processus de subjectivation » se multiplièrent à grands renforts de « dispositifs », de « réseaux » voire de « rhyzomes », pour affronter les « biopouvoirs » d’une coté et le « totalitarisme collectiviste» de l’autre .Tout ce joli monde postmoderne ,s’affrontant farouchement sur la scène mondaine en une vaste et longue opération à somme nulle, eut au moins ce trait commun unanime : conchier l’archaïque dialectique, aux motifs parfaitement convergents du nietzschéisme de gauche et de la réaction de droite la plus traditionnelle. Ces conflits pichrocolins , déployant leur transcendantal spectaculaire et opérant dans les limites qu’il leur fixe, eurent le seul résultat téléologiquement assigné par la société du spectacle : la réduction des rapports sociaux aux rapports marchands et leur travestissement spectaculaire.
Concrètement , pour en arriver à cette réduction il a fallu, au nom du primat falsifié de la liberté, disqualifier « idéologiquement » toute médiation, transmission , ordre, norme, hiérarchie de connaissance et la connaissance elle-même, pour que ne subsiste et ne prospère sur ces décombres que la médiation « spontanée » … du marché. Enfin pouvait « apparaître » le cyborg postmoderne idéal : le « spectateur émancipé », dans toute la nudité « unidimensionnelle » de sa libre déréliction, sur fond de spectacle généralisé et de « concurrence libre et non faussée » de tous les dogmatismes les plus aliénants et les plus rétrogrades.
Voici donc, chers lecteurs ( du moins le peu qu’il en reste), le secret de l’extension actuelle du domaine de la médiocrité : désormais « décomplexée » , elle n’est plus elle-même, elle n’est plus ce qu’elle était , ontologiquement et « en droit » : elle n’est plus médiocre, au sens où elle ne revendique plus une moyenne ou une majorité mais une totalité.
En ces temps nouveaux qui s’ouvrent sous le régime de la « démocratie d’opinion » accomplie et déployant toutes ses conséquences désastreuses, nous avons compris aussi et surtout que la vérité de cet « événement » c’était la révélation, le « dévoilement » final d’une mystification.
Car en dépit du déploiement hégémonique, et d’abord économiquement déterminé, de la médiocrité sans médiation, accaparant toutes les superstructures de la domination idéologique et y imposant les formats normalisés les mieux appropriés à la plus value marchande, c’est à dire le conformisme le plus auto-répétitif possible, garantissant la reproduction des intérêts et privilèges des oligarchies dominantes ;
en dépit de trente années de renforcement du capitalo-parlementarisme démocratiste ;
en dépit de tout cela … la médiocrité ne recouvre pas et ne pourra jamais recouvrir la totalité.
Quand la totalité est encore distincte de la médiocrité ( de la moyenne ) une dialectique subsiste, à proprement parler, et l’être social y demeure pensable, imaginable et représentable, à soi-même et mutuellement c’est à dire socialement. La détermination de la médiocrité est, de facto, et comme il a été dit en préambule de cette causerie, une nécessité ontologique, propre à toute multiplicité. Elle ne peut prétendre à englober la totalité sauf à se nier elle-même.
Dans l’ordre de la représentation, l’art subsistera, y compris dans la représentation spectaculaire, car il est précisément le mouvement dialectique d’affirmation , de détermination, par négation dialectique … de la médiocrité.
En bref, au terme de toutes ces considérations plutôt déprimantes, je vous livre quelques résultats très assurés et très réconfortants : la médiocrité est un fait d’expérience nécessaire , plus et mieux encore : nous avons d’autant moins de raison de la redouter qu’elle est la condition d’affirmation, de détermination (négative) du fait artistique.
Tout le problème, tout le corps de situation qui évolue et fait varier avec lui le degré de vérité/apparition de l’art, en rapport inverse du degré de vérité/apparition de la médiocrité, est déterminé par une caractéristique historiquement contingente aux rapports sociaux et singulièrement aux rapports de production. Cette caractéristique se manifeste sous un rapport idéologique mais résulte , en dernière analyse, des rapports de production .
Pour conclure (eh oui !) en revenant, comme il se doit, à notre cas d’étude concret : le Cinéma, nous voyons aujourd’hui que, là comme ailleurs, le modèle « dominant » est déjà dénié, contredit par des alternatives pratiques qui permettent aujourd’hui de produire des films ( en HD video par exemple) a très faible budget, donc en s’affranchissant des contraintes associées au mode dominant de production. Cependant la domination demeure assurée par le biais des médiations opérant la distinction : la diffusion et la « communication », étapes du processus économique assurant le degré de « visibilité » de l’œuvre, c’est à dire son degré « d’existence » comme nous avons vu plus haut. In fine et au point où nous en sommes c’est l’étape de « communication » qui demeure le seul obstacle durable car la longue période qui s’achève a largement décimé les rangs des médiateurs « capables » et autonomes.
Les « maîtres » qui peuplent la « démocratie d’opinion » , fruits de la longue « déconstruction » évoquée plus haut, sont bel est bien des maîtres ignorants, parfaitement conformes à l’idéal des sectateurs de « l’émancipation du spectateur » qui candidement l’appellent encore de leurs voeux ( sans même s’apercevoir que leur « vœu pieux » est exaucé de longue date).
C’est pourquoi un dernier passage du texte qui à ouvert cette conclusion :
« Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu’il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter. »
en éclairant l’inéluctable effondrement en cours de ce régime de mystification, déjà visible , m’incite à laisser la conclusion à un indécrottable et sympathique optimiste :
Daniel Bensaïd « :Quant à la distinction entre « événement » et simulacre ou anecdote médiatique, j’en dirai deux choses. Il y a une théorie formelle de cette distinction, complètement déployée [par Badiou] dans Logiques des mondes. Cette théorie concerne l’intensité d’apparition et la nature logique des conséquences. Mais il est vrai cependant que la formalisation venant toujours tard, il y a une dimension de pari, d’absence de garantie, qu’on ne peut éliminer. Le militant l’est à ses propres risques, même s’il consolide, chemin faisant, les raisons de tenir ce qu’il soutient pour fondé. »
06:08 Publié dans LA RUBRIQUE D'URBAIN | Lien permanent | Commentaires (85) | Envoyer cette note | Tags : debord, marx, la suite de la médiocrité et mitterrand
mercredi, 15 juillet 2009
Le secret de la Médiocrité et les origines de la Nullité.
Causerie estivale en quatre parties
Deuxième partie :
Histoire abrégée de l’opinion :
vers le « spectateur émancipé »
au monde merveilleux de la Démocratie d’opinion
(un modèle historique)
Résumé des épisodes précédents :
Dans la première partie de cette causerie, je suis parti d’une hypothèse associant la médiocrité et le concept badiousien de Matérialisme Démocratique, assumant donc que la médiocrité incarne l’état moyen et majoritaire d’un corps social pour lequel « il n'y a que des corps et des langages » , et fondé sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale. Ce mode d’être social récuse par nature toute « idée » au sens de « vérité » commune et stable, opposable au relativisme de l’opinion et à sa « liberté » dont se déduit tout son principe « démocratique ».
J’ai dégagé la contradiction essentielle de ce démocratisme en regard du principe d’égalité : son incapacité à déterminer quelque hiérarchie (de valeur) que ce soit, susceptible d’ordonner sa propre diversité, tout en demeurant dans ce primat ( d’égalité ) *.
Par comparaison avec la médiation de l’opinion opérée par le système représentatif dans l’ordre politique, j’ai proposé la notion de « médiocrité sans médiation » pour rendre compte de la modalité effective de l’opinion dans l’ordre spectaculaire, opérée sous la forme concrète du « marché ».
Ensuite j’ai rappelé que le stade initial de la démocratie fut inauguré dans l’ordre de la re-présentation par « l’invention de la tragédie » et les pratiques et rapports sociaux qu’elle instituait.
J’ai observé que le mode initial, « formel, organique et institué », de ces rapports et pratiques était complètement antinomique avec la « médiocrité sans médiation » et l’application compensatoire du marché comme mode inversé (de la distinction/sélection : ce point sera davantage développé plus loin) .
J’ai enfin pointé le fait que, pour élucider le secret de cette médiocrité, il fallait donc dégager le sens du processus historique qui a permis cette inversion, fondatrice du matérialisme démocratique et dont la « médiocrité sans médiation » est le symptôme le plus manifeste et le plus effectif.
Pour parvenir à mes fins déclarées, l’ensemble de ma démarche analytique a reposé, et reposera principalement sur un dualisme de la re-présentation « socialisée » :
- le mode de re-présentation « spectaculaire » , prenant pour modèle le théâtre (préfigurant ses autres modalités et in fine le Cinéma) .
- et le mode de re-présentation « politique » : le système de la démocratie électorale représentative , prétendument « démocratique ».
L’ « opinion », ses modalités d’expression et ses usages et singulièrement dans sa double extension au « jugement » (de goût ) et à la « prise de parti » demeureront ce qu’il s’agira d’élucider, sur l’hypothèse que la médiocrité « médiane » en est l’instance « majoritaire ».
Eclairer le processus historique qui a pu promouvoir la médiocrité au statut hégémonique et im-médiat qui est le sien aujourd’hui, en partant d’un état initial où son incidence sur les rapports sociaux était in-signifiante, et où la détermination fondamentale était inversement « politique, démocratique et instituée » , et en pratique appliquée comme telle, voilà qui pouvait me conduire à de (trop) longs développements. J’ai donc résolu , sur le modèle de la première partie, de figurer ce processus par une brève et simple analogie portant sur l’évolution du statut de « l’opinion » et de ses modalités ( de détermination et d’expression) dans les domaines respectifs de la politique et de la représentation spectaculaire .
Paraphrasant la considération liminaire de Marx à propos de la marchandise, je dirai, à titre de préambule de cette brève histoire , que l’opinion « paraît au premier coup d'œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. »
Vicissitudes de l’opinion.
En tant que forme majoritaire implicite de l’opinion, la médiocrité a connu des fortunes et des statuts variables au fil de l’histoire conjointe du spectacle communautaire et de la démocratie . Si le rappel des conditions de la représentation théâtrale et de la « tragédie » du temps des cités grecques était spécialement éclairant à cet égard, il nous faut ici le compléter d’une considération plus générale portant sur « l’opinion » dans son rapport direct avec la pratique de la démocratie.
Nombre d’illusions et d’idées fausses ont perduré jusqu’à ce jour sur le système institutionnel et le gouvernement d’Athènes mais il est parfaitement acquis et scientifiquement attesté aujourd’hui que pour l’essentiel ce système fut d’autant plus démocratique ( au sens initial du terme) qu’il ne reposait pas ou pratiquement pas sur des élections et des institutions représentatives. En bref, on sait aujourd’hui que l’essentiel des mandats publics individuels étaient attribués par tirage au sort et que l’autorité conférée par ces mandats se limitait au domaine administratif et réglementaire, avec une contrainte forte d’obligation de résultat : le mandataire , candidat à une fonction et désigné à cette fonction par tirage au sort, risquait de très lourdes condamnations si son mandat aboutissait à de mauvais résultats . En revanche toutes les « lois » d’ordre proprement « constitutionnelles » ou « organiques » étaient votées par l’ensemble des citoyens et non par une instance représentative.
Bref : Dans l’ordre politique et institutionnel , il n’y a pas de médiation entre la diversité des opinions individuelles et les institutions formelles destinées à gouverner la cité et sa communauté d’individus, et notamment pas d’élections ( au sens de vote) ni de candidats ( a fortiori de « partis » ) appelés à rallier des « suffrages » qui n’ont pas lieu d’être ( le tirage au sort tient lieu de mode de sélection éventuel) . Les « lois » sont le fait de la communauté toute entière (du moins celle des citoyens).
Ces passionnantes questions ne peuvent être développées dans le cadre de ce type de texte et je ne pourrai donc m’étendre sur le sujet sinon pour rappeler que pour autant qu’ils adoptèrent l’idée démocratique les penseurs majeurs impliquées dans l’histoire de la démocratie depuis cette aube grecque ( d’Aristote et Platon, à Rousseau, Marx, etc .) identifièrent sans ambiguïté le système représentatif à « l’oligarchie » et non pas à la démocratie.
C’est le « transfert réciproque» ( des modalités d’exercice de l’opinion ) qui donne le sens de cette histoire, au fil de transformations successives dont les étapes majeures peuvent être rappelées brièvement :
Avec l’effondrement d’Athènes, des cités puis de l’hégémonie hellénistique, on assiste parallèlement à celui de la philosophie classique ( Platonisme, Aristotélisme ) et son remplacement progressif par des spiritualités dogmatiques ( pseudo-philosophies morales, religions monothéistes, sectes ) mieux adaptées aux « temps obscurs » qui s’ouvrent alors . Dans la perspective qui nous intéresse ces temps sont également ceux de la disparition de la démocratie originelle , à laquelle se substituent divers succédanés démagogiques . Pour résumer on passe d’emblée de la démocratie à la démagogie, de la Tragédie au Cirque, du citoyen au spectateur, sous l’œil naturellement bienveillant de toutes les formes de pouvoir qui ont succédé à celui du « citoyen ».
Les régimes féodaux qui suivront ceux des empires épuiseront ensuite toutes les déclinaisons du spectacle , convoqué à la fois au divertissement et à l’édification. Mais, pendant toute cette période, la distinction ( des œuvres et de leurs auteurs) demeure soumise à divers principes d’autorité déterminant une hiérarchie ( de la valeur des œuvres ). Factuellement et de manière générale le « goût vulgaire » est récusé (comme critère de distinction ) mais la « contrainte démagogique » impose qu’il soit satisfait, au moins de manière mutualisée, car il est postulé comme « matériellement » impossible de donner accès à tous aux œuvres « distinguées » ( de la masse in-forme du divers ) par et pour la minorité dominante. Une instance mutualisante ( et réputée « objective ») est donc « convoquée » au mode de la marchandise spectaculaire comme pour toute marchandise : le marché. La configuration des rapports sociaux en est profondément bouleversée et une contradiction y émerge à la mesure de la tension croissante entre « l’arbitraire » et la domination qu’il impose dans l’ordre de la hiérarchie sociale ( de classes et de pouvoir), et « l’objectivité » qui se déploie dans l’ordre de la représentation symbolique des rapports sociaux (génériques comme intersubjectifs). En effet ces rapports symboliques sont marqués par la généralisation d’une médiation « objective » , opérée par diverses « oligarchies spontanées » qu’on pourrait décrire comme des « communautés d’opinion instituées », en charge de la nécessaire médiation ordonnant le divers.
Cette contradiction sera une première fois dépassée avec la mutation profonde induite par la Révolution française : le citoyen « est de retour », la représentation retrouve une fonction médiatrice éminente, mais non plus dans l’ordre symbolique et spectaculaire, à l’inverse elle prend la fonction initialement assumée par les citoyens eux-mêmes, aux temps anciens de la « démocratie directe ».
La représentation investit la sphère politique : c’est la première phase de l’inversion démocratique, coïncidant avec la fin des anciens régimes et l’avènement de la forme bourgeoise de la domination : le libéralisme. C’est la généralisation ( au mode politique) de la « représentation instituée » qui s’opère en reproduisant , dans la sphère de l’expression des opinions politiques , le mode « oligarchique » jusque là confiné dans la sphère « spectaculaire».
Dans le même temps où se manifeste la substitution progressive du mode oligarchique à l’arbitraire absolu des empires et divers système dits d’ancien régime, on peut voir en quelque sorte un « progrès symétrique » permettre à la « démocratie directe » de réinvestir le spectacle .
C’est ce mouvement qui naturellement va promouvoir la médiocrité en une forme constituée « implicite » de « médiocrité sans médiation », où la médiation , autrement dit la fonction de « filtrage » dans le divers « esthétique » du monde des marchandises spectaculaires, sera opérée de manière « informelle » pour assumer la contrainte « démocratique », mais cependant déterminée , très puissamment, et essentiellement par les contingences de production et d’échange de ces marchandises. Ces contraintes ( de production et d’échange) sont d’autant plus aisément « masquées » qu’à l’époque de « la reproductibilité technique des œuvres » elles sont de moins en moins associées par « l’opinion » aux produits résultants sur lesquels elle porte ses « jugements ». Cet exercice d’application d’une liberté individuelle sans autonomie du sujet réputé « libre » ( notamment dans son « opinion ») est parfaitement analogue et complémentaire du constat de Marx décrivant les rapport de la liberté avec l’émancipation ( dans « la question juive » ):
« L'homme ne fut donc pas émancipé de la religion;
il reçut la liberté religieuse.
Il ne fut pas émancipé de la propriété;
il reçut la liberté de la propriété.
Il ne fut pas émancipé de l'égoïsme de l'industrie;
il reçut la liberté de l'industrie. »
Dans le fil de notre « enquête » (historia) on pourrait une nouvelle fois le paraphraser en complétant par :
Il ne fut pas émancipé de la distinction
( comme hiérarchisation du divers esthétique) ;
il reçut la liberté d’opinion.
Ce mouvement propre qui anime le « devenir » historique de la médiocrité est d’ailleurs assumé de manière de plus en plus explicite par l’ensemble des agents de l’appareil idéologique, jusques et y compris les « intellectuels organiques » de la médiocratie intellectuelle ( post-moderne et/ou explicitement réactionnaire) . C’est l’émergence de la « démocratie d’opinion » dont l’avènement est salué par tout le landernau médiocratique. Les mêmes qui par ailleurs fustigent concomitamment la « haine de la démocratie » comme stigmate honteux de tout contredit . Or il est assez facile d’apercevoir sous cette « démocratie d’opinion » , objectivée dans le scientisme de pacotille des « sondages » , « études de marché » (les seules « études » qui vaillent désormais) et autres « indicateurs » de « gouvernance » éclairée , l’épanouissement « en actes » du projet démocratiste , assez bien figuré dans le nouveau modèle « citoyen » idéal de cette démocratie : le « spectateur émancipé ».
Emancipé comment ? et de quoi ? C’est évidemment un point essentiel au dévoilement du secret de la médiocrité ; mais, pour me cantonner provisoirement à la perspective historique, je désignerai simplement cette étape , en rendant à Rancière la douteuse paternité de cette étrange conception, moderne et inversée, de l’émancipation ( actualisant en quelque sorte sur un mode post-moderne la maladroite onomastique de la « démocratie avancée » , popularisée jadis par le pittoresque Georges Marchais avec ses complices du comité central).
J’y reviendrai, en détails, dans la troisième partie.
Ainsi donc, après avoir passé quelques étapes (par égard pour la patience du lecteur j’ai abrégé vingt cinq siècles en quelques paragraphes) , nous sommes parvenus à l’état « actuel » du processus. C’est l’état où chacun désormais reconnaît plus ou moins confusément la « société du spectacle » annoncée par Debord. Un état (et un Etat ) que l’approfondissement des contradictions que je viens de décrire, après avoir connu un dépassement (« libéral »), a porté de nouveau à un stade critique .
Ce stade critique est celui du processus achevé de « l’inversion » du mode de représentation de « l’opinion » dans la société revendiquant la démocratie comme mode d’organisation des rapports sociaux. En bref et pour revenir à notre point de départ ontologique, celui de l’être en devenir de « l’opinion » :
La représentation transférée à la sphère politique n’y représente plus rien (de politique : pas plus « l’opinion » qu’autre chose). Elle y a pris un forme de re-présentation comme modalité sans objet ni substance .
- La représentation symbolique spectaculaire (du divers des individus et de leurs rapports sociaux et individuels au monde) progressivement dépourvue de finalité (cultuelle et culturelle), est dépouillée en conséquence de toute hiérarchie de valeurs ordonnant le divers esthétique. Dans cette modalité symbolique la re-présentation évolue donc vers un état de substance sans forme (assez handicapant pour une représentation).
- Autrement dit puisqu’il s’agit toujours d’histoire ici, on retrouve, doublement, une vieille lune de la philosophie de l’histoire ( et de l’histoire de la philosophie) : la négation ( à son stade initial) dans les moments successifs de la contradiction, tel que décrite par un grand spécialiste : « La négation est déterminité simple. La négation de la négation est contradiction, elle nie la négation ; elle est ainsi affirmation , mais elle est de même négation en général.» ( Hegel, Leçons sur l'Histoire de la Philosophie)
Sur quelle « positivité » ce dépassement de la contradiction par négation de la négativité de « l’opinion » va-t-il bien pouvoir déboucher ?
En quel état allons nous retrouver la « médiocrité » au terme de ce renversement ?
De quelle domination la médiocrité va-t-elle permettre d’émanciper le spectateur ? et comment ?
Mes chers amis, en bon feuilletoniste estival, je conclue l’épisode sur ce suspens ;
et ce sera donc l’objet de la troisième partie de cette palpitante causerie.
Urbain
* La manière dont cette contradiction est dépassée par la promotion de la « liberté » comme première, et finalement compensatoire de l’égalité (elle-même repoussée au second plan) sera développée dans le dernier épisode.
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lundi, 25 mai 2009
Avant la suite de l’histoire (1ère partie).
Avant la suite de l’histoire
(1ère partie).
Si donc, « les hommes ne se mettent jamais durablement en mouvement pour abattre une organisation sociale par simple détestation de ce qui existe » et qu’il faut que « d'une manière ou d'une autre ils possèdent une conception positive de la vie qu'ils veulent vivre », alors sans doute, dans la période que nous vivons, où les motifs de détestation ne font pas défaut, est-ce cette conception positive qui nous manque .
Et il est assez frappant de constater à quel point le constat, fait il y a maintenant un quart de siècle par les rédacteurs du deuxième numéro de l’Encyclopédie des Nuisances :
« La cristallisation d'un projet collectif unifiant les besoins révolutionnaires de l'époque a toujours été une tâche de longue haleine, mais elle est aujourd'hui d'autant plus difficile que les contributions, théoriques ou pratiques, à sa formulation sont d'emblée confrontées à la puissance de falsification et d'occultation sans précédent acquise par la société de classes. Non seulement celle-ci parvient en temps normal à ce qu'aucun problème ne soit posé et débattu socialement dans ses termes véridiques, mais quand cela arrive - et il n'y faut rien de moins qu'un mouvement révolutionnaire – elle parvient à en empêcher une reconnaissance exacte, ou à la faire oublier très vite. »
demeure aujourd'hui d’un cruelle actualité…
Le mouvement révolutionnaire n’est guère discernable , fut-ce dans les replis du voile tendu par le spectacle. Pourtant, au fil des crises, ce voile se déchire par endroits, et en dépit des couches successives de négation qui ont sédimenté et progressivement calcifié toute pensée théorique et toute pratique visant à formuler cette « conception positive », le rationnel a percé sous le réel , lui-même mis à jour comme le « motif dans le tapis ». Le moment viendra, est peut-être venu, de sortir de ce long entracte insipide et douloureux et de reprendre le « fil de l’histoire ».
Pour ceux et celles qui ne les connaissent pas , résumons donc les épisodes précédents, de sorte que les néophytes suivent et comprennent la suite. Une chose d’autant plus nécessaire que cette suite ce sont eux qui vont l’écrire.
Quelques vieux griots, aidés de jeunes apprentis talentueux, ont restitué pour nous les, péripéties majeures du dernier épisode : l’épisode Karl Marx.
Urbain
06:00 Publié dans LA RUBRIQUE D'URBAIN | Lien permanent | Commentaires (137) | Envoyer cette note | Tags : bensaid, marx, révolution
vendredi, 03 avril 2009
LA RUPTURE

France , terre de contrastes … terre de symboles et d’universalité, fille naturelle de l’église pacsée à l’Athènes de Périclès , laboratoire de toutes les novations politiques, modèle expérimental pour Hégel et Marx de l’histoire moderne et de ses révolutions.
En ces temps incertains de bouleversement de toutes les valeurs, notre cher et beau pays se devait, une fois encore, de marquer l’époque.
En son sein généreux la nation phare du monde civilisé a toujours su puiser les ressources humaines et spirituelles requises aux moments les plus sombres d’une histoire deux fois millénaire, émaillée d’autant de désastres que de triomphes. De sainte Geneviève au Général De Gaulle, en passant par Jeanne D’Arc , des manuscrits enluminés à la déclaration universelle des droits de l’homme en passant par le code Napoléon, toujours les « textes forts » y complétèrent les personnalités héroïques, frappant au coin de leur marque indélébile les temps majeurs de l’histoire universelle.
La providence historique, qui veille sur la terre de France depuis sa fondation, à toujours su compenser les épreuves les plus terribles qu’elle lui imposât, en la pourvoyant aussitôt en hommes et femmes capables de les lui faire surmonter. Mieux : plus les circonstances furent contraires et redoutables, plus les sauveurs et les guides furent déterminés et inspirés, leurs discours aussi décisifs et éminents que leurs actes .
On vit donc, au moment du déchaînement mondialisé du chaos, abattant en quelques jours les institutions les plus vénérables de l’économie naturelle et avec elles les certitudes les mieux affirmées ;
on vit donc se dresser sur les décombres fumantes du capitalisme dévoyé la figure incarnant ce temps.
Cette figure a un visage, elle a un nom et déjà une devise qui désigne d’un mot son projet tout entier, un mot qui sonne comme son nouveau patronyme, consacrant la transfiguration de l’homme en symbole :
« La Banane ».
Cette devise, ce projet, cette politique ont un discours à leur mesure. Ce discours en scande la volonté obstinée, la détermination, la nature profonde, et la forme même, idéale désignation du fond, en donne le ton :
« J'ai pas été élu pour augmenter les impôts, moi
Si y'en a qu' ça les démange d'augmenter les impôts,
y z'oublient qu'on est dans une compétition ...»
Sous-entendu implicite:
« Eh, banane ! »
Urbain
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