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lundi, 30 novembre 2009

magnificent – tri(o)

Bennett, Joan (Scarlet Street)_01.jpg

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- Pour le troisième extrait, que je vais appeler « extrait A », j’ai choisi deux scènes, qu’on va projeter en enchaînant l’un derrière l’autre. C’est la fin de M, le maudit : la scène de procès par la pègre du personnage de Peter Lorre : « Ich kann nicht ! Ich kann nicht ! » Et l’autre film, qui est une fin, et c’est la toute fin de votre film Le Boucher… Oui, je sais, on va voir la toute fin du film, mais… euh, ce n’est pas grave, parce qu’il faut voir cet extrait ; et qui est pour moi une fin langienne, tout à fait proche de la scène du procès dans M, le maudit. Bon, on voit ces scènes, et on en parle après…

CC : Je disais tout à l’heure qu’un défaut majeur des films de Lang, c’était la sécheresse. La scène du procès à la fin de M, sur le plan du cinéma, c’est très bien ; mais là, je crois que j’ai fait mieux que Lang, humainement parlant…

 

***projection de l’extrait A. Fin de M et fin du Boucher. Durée : env. 12 mn (4 + 8 mn)]***

 

- Là, avec le bouton d’ascenseur, vous avez trouvé l’équivalent avec le chapeau des Bourreaux meurent aussi

CC : Oui. Mais, je crois que j’ai fait… mieux ! Le film était en couleurs, et le bouton était rouge…

- Ah, oui, comme pour un cœur ! Et dans votre scène, il y aussi l’hôpital, et en haut de cet escalier, dans cet espace tout blanc – et l’oblique de la rampe – le médecin qui annonce le décès de Paul…

CC : Euh, vous savez, dans les hôpitaux, les murs sont souvent blancs ; et c’est assez difficile de faire autrement !

- Et puis, cette fin, sur la route, avec le défilement du paysage, on ne peut pas ne pas penser à la fin du Testament du docteur Mabuse… Elles sont identiques. Qu’en dites-vous ?

CC : Là, je dois avouer que je m’en suis inspiré ! Mais, l’effet dans le film de Lang n’est pas le même que dans le mien. Je voulais donner le sentiment d’un temps qui s’écoule, alors qu’au même moment, le personnage de Yanne se vidait de son sang dans la voiture…

- On reconnaît un grand cinéaste par le fait qu’il exprime ses idées uniquement par les moyens du cinéma. Là, avec Lang, avec les quelques extraits qu’on vient de voir, à chaque séquence, les idées sont exprimées par les moyens du cinéma. Mais, vous aussi, il vous est arrivé d’être grand pour cette raison-là. Je pense à la scène dans le garage dans Que la bête meure, où le père joué par Michel Duchaussoy va voir Jean Yanne, qui est garagiste. Ils sont près de la voiture, et à un moment, on voit en profondeur de champ, le fils du garagiste, qui joue, je crois. Et là, ça appelle tout de suite chez le spectateur la mort du fils de Duchaussoy. Et là, par cette apparition, on se dit qu’il n’y a plus de doute pour le père, qui sait maintenant que Jean Yanne est coupable de la mort de son fils…

CC : J’avais fait encore plus fort, puisque les deux garçons étaient frères dans la vie !

- On connaît aussi votre attachement au cinéma de Renoir. Alors, je voudrais vous demander : comment on concilie Fritz Lang et Jean Renoir ?

CC : Alors, je vais retourner la question à celui qui m’interroge, et qui est programmateur à la Cinémathèque ! Vous me demandez comment on concilie Lang et Renoir ? Mais, ne savez-vous pas qu’il y a un cas unique dans l’histoire du cinéma d’un cinéaste qui a adapté ou essayé de faire par deux fois le remake d’un autre grand cinéaste à la même époque ?

- …si.

CC : Les deux films, ce sont La Rue rouge

- Scarlett street

CC : …qui est un remake de La Chienne – et là, j’ai le regret de dire, que c’est Renoir qui gagne, à peu de choses près – disons que ça peut encore se discuter. Et le deuxième remake, c’est Désirs humains

- Human desire

CC : …qui est celui de La Bête humaine. Bon, là, c’est Renoir qui l’emporte largement. Enfin, pour moi. Et puis, il y a eu un moment où Renoir est exilé à Hollywood, et qui fait une sorte de film langien, et qui n’est pas très réussi : La Femme sur la plage. Lang, c’est la précision, l’extrême précision. Par exemple, je l’avais un peu connu vers la fin ; et, il notait tout ce qu’il faisait dans la journée. Quand on lui demandait pourquoi il faisait ça, il disait que très tôt dans sa vie, il avait été accusé d’un meurtre…

- …celui de sa femme…

CC : Bon, je crois qu’il ne l’a pas tué… Et quand il avait été interrogé par la police, on lui demandait : « Qu’est-ce que vous faisiez à cette heure-ci, et à cette heure-là ? etc. » Alors, depuis, sur un carnet, il écrivait pour tous les quarts d’heure : « 17h, toc ! J’ai fait ci. 17H 15, toc ! J’ai fait ça »…

- Oui, mais on peut aussi écrire des choses fausses !

CC : C’est vrai. Alors que Renoir, c’était un charnel. Donc, on a eu là le cas unique de deux cinéastes qui s’admiraient mutuellement, et qui s’influençaient. C’est normal, ils étaient les exacts opposés. L’un avait ce que l’autre n’avait pas. Mais quand l’un essayait de refaire ce que l’autre a fait, il se cassait le nez. Lang a eu de l’influence sur beaucoup de monde, pourtant ce n’est pas la même que celle qu’on dit d’Hitchcock – qu’il a sur la plupart des réalisateurs. Quand on dit qu’Hitchcock a eu de l’influence sur les réalisateurs, c’est toujours catastrophique ! Parce que ces réalisateurs, ils ne se laissent porter par – ce que j’appelle les « séductions ». Ce que j’ai retenu de Fritz Lang, c’est qu’on pouvait se passer ces « séductions », pour ne rester que dans l’essentiel, et être efficace.

 

***Extrait 4 : Juste avant la nuit, de Claude Chabrol. Dans la séquence, Michel Bouquet est dans une chambre, d’hôtel probablement, et une femme inerte est étendue sur le lit, complètement dénudée. On devine qu’il vient de l’assassiner. Il finit de se rhabiller, puis sort. Il descend une rue en pente, comme Michel Simon dans La Chienne, de Renoir. Il passe devant un bar, et décide d’y pénétrer. Il commande un whisky, mais il commence à se sentir mal. Il se dirige aux toilettes, et va directement vers le chiotte, pour vomir. Le malaise passé, il retourne au comptoir. Il vient d’apercevoir quelqu’un, alors il chausse des lunettes noires. L’instant d’après, il va saluer la personne (François Périer). Echange de politesses, puis l’ami raccompagne Michel Bouquet en voiture. La circulation n’est pas fluide, et le chauffeur est irrité : « Mais, qu’est-ce qu’ils ont dans la tête ?!! » Du tac au tac, Michel Bouquet répond : « De la soupe. » Fin de l’extrait. Durée : env. 6 mn]***

 

- Là, au moment où le personnage de Bouquet chausse les lunettes noires, on comprend que l’autre type est le mari de la femme sur le lit. Mais, quand vous faites une scène comme celle-là, vous ne craignez pas que le spectateur ne comprennent pas tout de suite ?

CC : Non ; cela s’appelle faire confiance aux spectateurs. Et puis, pour ceux qui n’auraient pas suivi, il y a toujours dans les séquences d’après, la possibilité de rendre la chose encore plus explicite. Mais, c’est vrai qu’il faut se méfier, car c’est ce qui m’est arrivé dernièrement avec un film – Rien ne va plus – avec une histoire de substitution de valises, où il n’y avait pas justement de substitution de valises ! Beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire qu’ils n’avaient pas compris ce que Serrault avait fait dans le film, alors qu’il n’avait rien fait !

- On dit souvent que vos films traitent de la bourgeoisie…

CC : Ce qui est vrai…

- Oui, mais c’est pas très subtil…

CC : Non, pas très…

- Mais, ce qui l’est un peu plus, ce serait de dire par rapport à Fritz Lang, que vous filmez non pas la pulsion – de meurtre ou du désir – mais sa rétention. Chez Lang, la pulsion conduit au meurtre et à la mort, alors que, chez vous, la rétention est peut-être autant, sinon plus, dérangeante, voire plus terrifiante. Pouvez-vous nous parlez de cette rétention de la bourgeoisie ?

CC : Vous savez, cette rétention de la bourgeoisie dont vous parlez, je l’ai souvent observée dans mon enfance. J’ai grandi dans un milieu bourgeois, alors vous savez, cette rétention, je sais ce que c’est. Je ne suis pas un explorateur, je ne fais pas des films d’exploration : je ne filme pas de milieu que je ne connais pas. Alors que la rétention de la bourgeoisie, je l’ai vécue de l’intérieur…

 

[un des organisateurs annonce qu’il reste cinq minutes aux deux intervenants]

 

- Comme il faut bientôt libérer la salle, et qu’il y a ici beaucoup de lycéens, je voudrais que vous nous disiez deux mots sur La Cérémonie, qui vient d’entrer dans le programme du baccalauréat cette année.

CC : J’avais repris la nouvelle de Ruth Rendell, L’Analphabète. Je l’ai un peu modifiée, certaines choses n’allaient pas pour moi, notamment sur les personnages. Je les trouvais trop rustres, trop grossiers. Alors, je les ai changés. Ruth Rendell qui a vu le film, m’envoie un jour une lettre, où elle m’écrit qu’elle a beaucoup aimé le film, et surtout qu’elle a trouvé que j’avais bien fait de changer les personnages, qu’ils correspondaient beaucoup mieux à ce qu’elle avait en tête, mais n’avait pas réussi à trouver ! Et bien ça, ça m’a fait très plaisir ! (rires)


 

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par Albin Didon

lundi, 23 novembre 2009

magnificent – tri(o)

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Pour célébrer la vingtième édition des « Rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis – 2009 », les organisateurs ont eu l’heureuse idée de mettre à l’honneur Claude Chabrol. Parmi les différentes manifestations auxquelles il a participé, ceux-ci lui ont proposé de choisir un film à l’Espace 1789 (Saint Ouen). Cela aura été Fury, de Fritz Lang, qui a surtout servi de prétexte pour discuter plus généralement de l’influence du cinéaste allemand sur son travail. Et, c’est Jean-François Rauger (critique cinéma au journal Le Monde, et actuel directeur de la programmation à la Cinémathèque française) qui a été sollicité pour servir d’interlocuteur.

Ci-après, on trouvera une retranscription de mémoire, « fiable » à 85 % près, de cet échange d’environ une heure trente. Quelques passages ont été volontairement omis : « les cinéastes borgnes », « les films pairs-impairs », « la fortune critique des films de Lang », une allusion au film Le Samouraï, de Melville, et les réponses (parfois savoureuses) aux deux questions du public, etc. Désolé par avance pour certaines approximations, s'il y a lieu. On signale toutefois à l'attention des plus sceptiques que les responsables ont pris l’initiative d’enregistrer cette rencontre par vidéo ; et qu’on en retrouvera une trace sans doute un jour sur la Toile, ou sur un bonus DVD...

- Bonjour Claude Chabrol... Merci d’avoir accepté de venir pour cette « leçon » de cinéma, même si c’est toujours un peu présomptueux de parler de « leçon », mais disons, cette rencontre. On vous a invité pour que vous nous parliez de votre rapport à Fritz Lang. Mais, tout d’abord, je voudrais vous poser une première question toute simple : quel est le premier film de Fritz Lang que vous avez vu ?

CC : Attendez... le premier, c’est celui-là... Oui, parce que l’autre, c’est après... Je débarquais de province, et je suis allé à Paris. J’avais 16 ans, et c’était Le Testament du docteur Mabuse, dans un ciné-club de la rue de l’Entrepôt, qui doit s’appeler maintenant, la rue Bréguet, je crois. A la fin du film, je me suis levé, et comme un vieux cacochyme, j’ai pointé mon doigt en avant, comme ça (il fait le geste) : « C’est ça... c’est ça ! » Bref, à ce moment-là, j’ai su que je voulais faire des films. Et puis après, j’en ai parlé autour de moi, et on m’a dit : « Oh, tu as vu celui-là... mais il faut voir M, le maudit !!! » Bon, moi, j’écoute ce qu’on m’dit, et je suis allé voir M, le maudit. J’ai trouvé ça formidable, bien sûr ! Et j’en parle autour de moi, et là, on me dit : « Oh, mais tu n’as pas vu Metropolis alors ? » - Ben non. « Mais, il faut voir Metropolis !!! » Donc, je vais voir Metropolis, et je trouve ça là encore formidable ! Depuis, j’essayais de voir tous les Fritz Lang. Et, à l’époque, on est dans l’après-guerre, en 46. Il faut savoir que les films américains de l’entre-deux-guerres ne sont pas diffusés, alors, il y a des gens à la Libération qui se disent qu’ils vont se faire du pognon dessus, alors, ils passent les films américains de Fritz Lang. Il y a eu tout d’un coup au même moment : Les Bourreaux meurent aussi, Man hunt, La Femme au portrait...

- Dans votre livre de mémoires Et pourtant, je tourne, vous parlez du Testament du docteur Mabuse ; et vous dites que c’est ce film qui vous a décidé à faire du cinéma. J’ai choisi comme premier extrait le début de ce film : on en parle après, si vous voulez bien...

***extrait n° 1. Séquence du début tout juste après le générique : panoramique vers la droite de la porte jusqu’à l’homme derrière la malle, jusqu’à l’explosion du baril dans la rue passante. Durée : env. 6 mn)***

- On a souvent dit de Fritz Lang que c’était un cinéaste du destin...

CC : Ah, oui, le fifty-fifty !

- Là, dans la séquence que nous venons de voir, le personnage s’est fait repérer par les bandits, et, Lang crée ensuite une angoisse chez le spectateur sur ce que qui va devrait arriver fatalement... Alors, je voulais vous demander : Claude Chabrol, la fatalité, pour vous, vous la voyez comment ?

CC : Ah ! Fritz Lang, il avait sa règle du « 50-50 » : les choses qui nous arrivent, c’était cinquante pour cent le monde extérieur, et cinquante pour cent, nous. Oh, pour moi, je dirais que ce serait plutôt « 30-70 ». Et, le trente est du côté des éléments extérieurs, et les soixante-dix pour nous.

- Qu’est-ce qui vous a plu dans les films de Lang ?

CC : L’efficacité, et la précision. A tel point qu’il pouvait ses brouiller avec ses acteurs... notamment avec sa camarade... euh, Marlène Dietrich, dont on sait qu’ils ont eu une histoire ensemble... C’était pour le western...

- Rancho notorious... L’Ange des maudits.

CC : Oui. Et, donc, Lang, il mettait des bouts de scotchs au sol, et ça agaçait Marlène, parce qu’elle disait qu’elle ne pouvait pas marcher comme ça ! Alors que pour Lang, il en avait besoin pour lui donner une marche... euh, masculine ! Mais, les films de Fritz Lang, tout précis soient-ils, ils ont un défaut, je trouve, surtout avec les derniers, c’est la sécheresse. Le dernier film américain, c’est ça, même si c’est justifié par le sujet : la peine de mort. Et puis, il était germanique, et surtout anti-romantique. Moi aussi, d’ailleurs ; mais, mon anti-romantisme n’est pas le sien. Et puis, pour un anti-romantique, je suis un peu romantique aussi. Là, on vient de projeter Fury ; et ce que je trouve formidable dans ce film, c’est que personne ne peut juger, parce que nous sommes tous pareils.

- Pour le deuxième extrait, j’ai choisi une scène dans Les Bourreaux meurent aussi, que vous évoquez aussi dans vos mémoires... C’est la scène dans les vestiaires, quand Alexander Granach (le commissaire Gruber) va chercher le docteur Svobada [Brian Donlevy]. Svoboda, ça veut dire « liberté ».

CC : Ah ! Granach, il était très bien dans ce film !

- Oui. Et, c’est le seul personnage jovial et bon vivant... mais, on va d’abord voir l’extrait.

***extrait 2. Le commissaire Gruber attend que les médecins sortent de la salle d’opération, et appréhende le docteur Svoboda. Comme il demande un coin tranquille pour parler, Svoboda l’emmène dans les vestiaires. Fin de la séquence : le chapeau melon tourne sur lui-même. Durée : env. 5 mn***

CC : Là, l’idée que j’aime bien, c’est que « deux, c’est pas assez », et donc, il en faut un troisième ! Vous voyez que dès que le troisième arrive, tout arrive très vite. D’ailleurs, on le voit d’abord en ombre sur la vitre de la porte. Donc, on ne peut pas vraiment savoir qui c’est...

- Et Granach, à mesure que ses adversaires avancent, le collent contre un mur blanc, dénudé, avec rien autour...

CC : Et puis, dès que le troisième apparaît, et qu’il comprend la situation, tout se précipite...
- Dans vos mémoires, vous parlez du chapeau...

CC : Ah, ça, oui ! Je trouve ça bien, lorsqu’un objet suffit à donner le personnage, ce qui lui arrive. Là, le chapeau tombe, et tourne sur lui-même. Le spectateur comprend que c’est fini pour l’autre. Il n’y a pas besoin d’autre chose. C’est bien, euh... C’est bien, quoi !

- Et puis, le commissaire joué par Granach, c’est le seul personnage jovial et bon vivant ; rond et gras...

CC : C’est normal, il est du côté des vainqueurs...

- Les autres, ils sont droits et figés...

CC : Vous savez, Fritz Lang adorait les caricatures. Alors, à un moment, c’est vrai, on dirait qu’ils ont des attitudes caricaturales. Par exemple, quand Granach claque des doigts (il mime le geste) – il le fait trois ou quatre fois dans le film – à l’écran, ça passe très bien, mais, on ne ferait pas ça dans la vie. Et puis, il est Viennois, avec l’esprit germanique. Et, c’est quand même les Allemands qui ont inventé l’expressionnisme !

- Et la bagarre aussi à la fin, quand ils se servent des serviettes pour l’étouffer...

CC : Ah, oui, la bagarre ! Il y a une scène un peu comme ça dans Cape et poignard... Quand ils se battent, on voit des mains sur les visages... Lang, il a demandé aux acteurs de mettre les doigts comme ça (il fait le geste) qui enfoncent les yeux de l’autre ! Je ne sais pas pourquoi, mais il adorait ça... (rires)

[à suivre]

par Albin Didon

 

 

 

 

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par Albin Didon

vendredi, 26 juin 2009

scary - mauvais

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Depuis une dizaine d'années, concomitamment à l'apparition des cartes "Pass illimité", je m'aperçois en parcourant les programmes ou en sortant de quelque projection de la pléthore de mauvais films. "Mauvais" à mes yeux, s'entend ; car les questions de goût restent toujours subjectives, même lorsqu'on se fend d'une approche soi-disant objective (la technique, la grille d'analyse, la syntagmatique sémiologique, etc.).

Le fait est que, disons, sur les cinquante derniers films récents que j'ai vus, il y en a très peu où j'en suis sorti pleinement satisfait. La problème se complique, puisqu'en y entrant j'ai la plupart du temps un préjugé (favorable ou non), par le "bruit" qui se fait autour (la publicité, le bouche à oreille) que le film confirme, ou pas. Et, précisons - s'il le fallait - que le bon ou le mauvais ne se détermine pas en fonction de l'a-priori, mais que l'arrêt (l'appréciation) tombe après que les lumières de la salle s'allument : a posteriori. Et pas, de la manière : "l'a-priori sur le film est plutôt bon, puis, le film est conforme à cet a-priori, et par conséquent, le film est bon", ou à l'inverse : "l'a-priori est mauvais, le film confirme le préjugé, donc le film est vraiment mauvais", ou de façon plus retorse : "l'a-priori est mauvais, mais le film déjoue cet a-priori, donc le film est bon, même si le film en lui-même est plutôt pauvre", ou encore "le film en lui-même n'est pas terrible, mais tout le monde dit qu'il est chouette, donc, il est bien (histoire de rester dans le coup)". Le bon et le mauvais étant établis indépendamment du préjugé.

Les exemples suivants pourront peut-être éclairer mon propos. Il y a des films pour lesquels j'ai de très bons a-priori, et lorsqu'ils se terminent, se révélent meilleurs que ce que j'en attendais (Bellamy, de Claude Chabrol ; Like you know it all, d'Hong Sang-saoul), et des films pour lesquels j'ai de mauvais a-priori et qui se révèlent meilleurs que ce que j'en attendais (Gran Torino, de Clint Eastwood ; ou, de façon moindre, Dogville, de Lars von Trier). Et il y a ceux pour lesquels je suis pratiquement sûr qu'ils ne seront pas terribles, et qui correspondent à cette attente, voire pire (Terminator: renaissance ; les films de Bertrand Tavernier).

De ma constation ("l'abondance de navets"), se dégage le fort sentiment que... "c'est fait exprès" ! ou que ça doit forcément l'être ! Pour étayer cette hypothèse, j'aborderais la question sous les trois angles qui me paraissent les plus importants : les spectateurs, les auteurs du film (par commodité, on les réduira aux réalisateurs ), et enfin les producteurs.

Je soutiens donc que les films sont mauvais...

D'une part, parce que les spectateurs sont mauvais. Ne parlons même plus de "spectateurs", et employons ce terme détestable - qui recouvre une triste réalité - de "public". Le public, ne voulant obstinément pas se creuser les méninges ("se prendre la tête"), choisit la facilité : la distraction, le spectacle. Le rôle du film de divertissement étant... de divertir, le consommateur au moment de la projection veut se sentir rassuré. Ainsi, il veut voir plein de jolies images, et s'en prendre plein les mirettes : il en veut "pour son argent" (même si maintenant il conviendrait mieux de parler de temps...). Il sera d'autant plus content, en quittant la salle, qu'il pourra dire que le film a été nul, se sentant ainsi supérieur au film (aux auteurs), puisqu'il pourra détailler les raisons de la nullité du film (jeu des acteurs, incohérences du scénario, péripéties rocambolesques, fautes de montage), et le cas échéant, briller devant les copains, la copine ; dans un article, sur un forum... Bref, c'est la fonction de sociabilité des mauvais films, ou du spectacle en général. Et, au passage, il pourra se satisfaire de sa place de "mauvais spectateur" puisque même un réalisateur, qui est censé être un peu moins "mauvais" que lui - en tant qu'individu -, est tout juste capable de faire un "mauvais" film ; alors que lui, "mauvais" spectateur, est capable de déceler en quoi le film est "mauvais" ! Alors qu'avec un "bon" film, le public peut vite se sentir "écrasé" par la gravité du propos ou la finesse de la mise en scène. Et, étant peu habitué à ce qu'on le bouscule dans ses opinions toutes faites (ses idées reçues), le consommateur risque de rejeter le film, et en dire du mal autour de lui ; et finir par le déconseiller auprès de son entourage ; ce qui n'est pas bon pour la rentabilité du film. Au pire, avec le navet, il pourra dire : "le film n'est pas drôle, mais les acteurs sont sympas" ou "le film est con, mais qu'est-ce qu'on se marre !!!". Le critère du "bon" se réduisant, grossièrement, à la qualité (efficacité) du divertissement.

D'autre part, parce que les réalisateurs sont mauvais. Dans un marché où la majorité des réalisateurs sont mauvais, il vaut mieux être soi-même mauvais pour pouvoir percer. Car si on a l'audace de vouloir être bon, on risque de faire du tort aux confrères (les mauvais), surtout quand ceux-ci ont du métier. "Qu'est-ce que c'est donc que ce prétentieux qui veut faire des bons films ? Est-ce qu'on en fait, nous ? Non ! alors..." C'est donc une provocation à l'endroit de la "profession", qui trouvera toujours le moyen de discréditer le petit impertinent ; de l'écarter. Alors que le mauvais réalisateur, frais émoulu (comme le café), lui ne risque pas de perturber le commerce de ses aînés, et trouvera rapidement sa place parmi les autres (tâcherons). De plus, c'est un avantage pour les producteurs, puisqu'un mauvais réalisateur sera toujours plus malléable qu'un type avec un tant soit peu de personnalité. On pourra alors lui imposer tout et n'importe qu(o)i, et en cas de déconfiture, il suffira de lui en attribuer la responsabilité. Le bon réalisateur, en dehors de la savoir-faire technique à chaque étape de l'éboration du produit, sera celui qui entretiendra de bons rapports relationnels avec ses précieux collaborateurs. D'où qu'on finit par se retrouver avec ce qu'on pourrait appeler un "cinéma de pantoufles".

Et, enfin, parce que les producteurs sont également mauvais. Bons ou mauvais, les producteurs investissent de l'argent (qui généralement n'est pas le leur), sur un projet, le gèrent, pour en tirer des profits. Très peu sacrifieraient leur peine "pour la gloire". Ils ont par conséquent tout intérêt à ce que le produit soit assuré d'un succès, plutôt que de miser sur un projet voué à l'échec. Ici, il faut rajouter "commercial". Les financeurs se disent qu'il vaut mieux des choses que le public connaît, plutôt que des choses qu'ils, oups, qu'il ne connaît pas. Des acteurs, des sujets, des personnages, un "genre" (des recettes, des ficelles), etc. Et ainsi, il y a des créneaux dans le divertissement qui sont assez vite identifiables pour le public. Pour les genres : action, policier, guerre, comédie (familiale, sentimentale, adolescente), films avec super-héros, etc. Et, pour l'interprétation, il y a les acteurs-vedettes, les prétendus "comiques" - en particulier, issus de la chaîne "cryptée" (tout est dit), qui elle-même investit dans les films - les chanteurs, et de temps à autres... des sportifs ! Donc, exit la nouveauté. Le "bon" film étant celui qui rapporte.

Certes, certes, ce n'est pas aussi simple. Et si on voulait être un peu de bonne foi, il faudrait dire que le léger "hic" dans tout ça, ce n'est pas que les uns et les autres soient "complètement mauvais", mais que de part et d'autres, tout le monde est "moyen" (qui a dit "médiocre" ?), et que le résultat aboutit le plus souvent à quelque chose de, sinon "mauvais", relativement regardable, passable ou lisse : consommable. L'air de rien, ce développement pourrait également s'appliquer... à la critique. Soit. A la littérature. Soit encore. Mais aussi à la presse, à la recherche scientifique, à l'enseignement (euh, non : ne tirons pas sur les ambulances :-), et que sais-je encore ? mais, surtout... à la politique !

 

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par Albin Didon

 

 

 
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