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vendredi, 30 octobre 2009

"Les intellectuels contre la gauche"


La grande  névrose dépressive des intellectuels français.

 

 

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Michael Christofferson est un jeune homme qui n’a pas vécu la période qu’il décrit et analyse dans son livre. C’est en pur historien qu’il s’est intéressé aux intellectuels français d’après guerre, des années 50 à la fin des années 70, avec le recul et l’objectivité conséquente que lui procure sa double étrangeté à l’objet de son étude : l’age et la culture nationale : il est américain, il n’a pas 40 ans. Il a choisi comme sujet de thèse un objet assez étrange et paradoxal pour un jeune historien américain. Il confesse y être venu par le biais de son intérêt initial pour la « période 68 » en France , mais la moindre des surprises que nous réserve ce jeune homme discret, souriant et sans prétention, c’est que travaillant seul dans sa chambrette, pendant plusieurs années, à la lueur tremblante de sa chandelle, sur la thèse qu’il préparait sous la houlette de Robert Paxton, et qui va devenir le « grand livre » de l’histoire des idées en France sur la seconde moitié du XXème siècle, il va réussir le même « coup de maître » que Paxton jadis sur « la France de Vichy » : révéler au Français (la suite de) leur propre histoire, soigneusement occultée jusqu’ici.

Pour parvenir à ce résultat il a fallu que le jeune historien travaille sérieusement et de manière très scrupuleuse. Ce qu’il fit, mais évidemment ça ne suffit pas à produire un tel effet de novation et d’accroissement des connaissances - au point qu’on peut parler de « révélation » - qu’à peine publié il a déjà a donné lieu à une importante recension. Une authentique révélation qui prend pour cible les fausses , et singulièrement une , que le futur lecteur du livre saura apprécier comme il se doit. En réalité, le livre de Christofferson repose sur deux intuitions remarquables :

D’une part le rôle majeur de deux évènements dans l’histoire de la France d’après guerre : « mai 68 » et tout son pathos rapporté aux circonstances politiques et idéologiques de « l’union de la gauche » initiée 6 ans plus tard par le PS et le PC français, en tant que phases déterminantes (initiatrices) de ce que Lacan appelait la "grande névrose contemporaine" : la dépression.

Naturellement Michael Christofferson ne fait aucune référence à cette conception psychanalytique, que Lacan pouvait rapporter au corps social tout entier quand il affirmait qu’elle enferme son sujet dans l'impuissance et l'utopie, et au delà naturellement dans le déni et le refoulement. Comment pourtant ne pas voir qu’à l’évidence l’histoire que Michael Christofferson nous découvre , avec une impitoyable rigueur historiographique, s’organise bien autour d’une telle figure pathologique, avec la phase de montée progressive de la pulsion désirante (les années 60) , son apogée (68), puis aussitôt la frustration de l’inassouvissement (fin 68) , entraînant le déclenchement du processus névrotique dépressif avec toutes les modalités symboliques du refoulé qui dès lors seront convoquées (les années 70 ).

D’autre part la compréhension de la généalogie du concept/fantasme central de cette scène symbolique : le totalitarisme « à la française » et son envers , figure essentielle du refoulement : l’anti-totalitarisme, fédérateur de toutes les stratégies individuelles compensatoires des névrosés affectés.

Cette histoire là, bien différente de celle que nous serine depuis 30 ans la doxa relativiste et « morale » vulgarisée par nos « intellectuels» de cour, désormais hégémoniques en tant que parvenus aux postes de commande de l’appareil idéologique, cette histoire VRAIE, permet de comprendre enfin « comment on en est arrivé là » …

Car, dans une très large mesure, c’est « leur histoire », celle des renégats de tous poils , ex-communistes, ex-maoïstes, ex « compagnons de route » du parti, de la GP, etc. , toujours libertaires mais désormais libéraux et démocrates , dont la seule détermination consistante au fil du temps (avec l’opportunisme le plus narcissique) fut le rejet compulsif du marxisme auquel jadis , « dans l’enfance de l’age », ils avaient puérilement adhéré …

Nous parlons ici, évidemment des survivants, encore en charge de juteuses et gratifiantes sinécures, mais bien d’autres, très notoires ou un peu oubliés, ont disparu mais n’en ont pas moins participé activement à ce spectaculaire effondrement, tandis que d’autres encore y contribuèrent par leur effacement et/ou leur impotence théorique.

Ceux dont il ne sera guère question , et naturellement Michael Christofferson sait bien qu’il y en eut (et pas des moindres) et qu’il y en a encore, ce sont ceux qui ne purent renverser ce rapport de force névrotique et combattre un mouvement aussi massif et compulsif que cette grande névrose dépressive des intellectuels français d’influence . Ceux-là, des « résistants » et leur généalogie, peut-être, enfin, vont ils pouvoir reprendre le dessus ? Il est bien temps de commencer la cure.

Donc … il était une fois, dans un beau pays qu’on appelait « France » et qui sortait d’une longue et terrible guerre contre la tyrannie …

 


Urbain

 

 

 

lundi, 12 mai 2008

L’esprit de mai 2008 ou La liberté d’interdire

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Contrairement à ce que l’on peut penser, le changement de mœurs au sein d’une société a plus de chance de se produire à la suite de la multiplication de petites mesures d’organisation de la vie sociale au quotidien, apparemment isolées, que par une vaste réforme d’ensemble soutenue par une idéologie clairement affirmée.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les idéologies qui réussissent à changer profondément les mœurs reconnues à l’intérieur d’une société, sont celles qui procèdent par des réformes ambitieuses mais se présentant comme sans lien direct les unes avec les autres alors même que leur combinaison assure l’isolement des conduites et pratiques sociales les plus diverses dans un maillage serré d’interdictions et de punitions, chacune légitimée par « de bonnes raisons » auxquelles on ne peut que consentir.

Un reportage récent à la télévision montrait ainsi une nouvelle pratique de la police de la route qui consiste à user d’une surveillance accrue des automobilistes à l’aide du camouflage. Motards en civil et voitures banalisées sillonnent les routes et repèrent et, bien-sûr, sanctionnent le moindre accroc au code de la route.
Ce qui me semble problématique là-dedans, ce n’est pas le fond : on sait bien que la police est là pour faire respecter la loi, sur la route comme ailleurs.

Non. Le problème me paraît être d’ordre moral essentiellement et réside dans le choix de la dissimulation. Un rapport de défiance est ainsi posé entre la police et les citoyens, sur le postulat selon lequel les seconds, lorsqu’ils se croient libres de leur mouvement, ont naturellement tendance à abuser de leur liberté.
 

En d’autres termes, le contrôle des conduites sociales (la manière dont les individus se comportent en société) est délégué à un principe d’hétéronomie. Ce contrôle externe est d’autant plus efficace qu’il est masqué. Il permet d’instiller l’incertitude sur l’identité des autres et la peur de la sanction.
Or, s’agissant d’une institution telle que la police, les occasions dans l’histoire où celle-ci a éprouvé le besoin d’agir de la sorte ont rarement été associées à des motifs avouables et à des régimes démocratiques (je n’ignore cependant pas que les rafles ont été réalisées par des policiers en uniforme.

Mais justement, le régime qui les ordonnait avait cessé d’être républicain. A côté, une police parallèle s’était développée). Appliquer à la circulation routière la même méthode que celle qui prévaut pour le suivi des manifestations et l’identification et neutralisation des « casseurs » par des policiers déguisés en manifestants, fait partie de ces mesures qui relèvent d’un même esprit mais qui n’apparaît pas comme tel, tant les raisons sont multiples et évidentes qui permettent de légitimer cette mesure pour le cas auquel elle s’applique et conformément à l’intention qui est la sienne : rendre la route plus sûre. On attend de la multiplication des sanctions et surtout de son effet croissant sur la conduite des automobilistes, un comportement d’ensemble plus policé, mais toujours fondé sur la peur d’un contrôle qui peut se produire à tout moment.

Maintenant lorsqu’on a la curiosité d’ajouter cette mesure à d’autres, notamment celles ayant trait à l’emploi, prises dans l’année écoulée et de les comparer les unes aux autres, on constate qu’un même esprit les anime : discipliner les conduites des individus en société en les soumettant bon gré mal gré à une norme commune. Cet esprit, c’est celui du libéralisme originel et de son profond pessimisme sur la nature humaine et ses passions mortifères, antisociales, qu’il faut strictement encadrer si l’on veut que ses démons que sont les humains puissent cohabiter sans se nuire excessivement, au point de se détruire mutuellement. Les échanges marchands ont été perçus comme un bon médiateur permettant de faire œuvrer ensemble des individus qui finalement travaillaient pour leur intérêt particulier.

La liquidation de l’esprit libertaire de mai 68 est en marche. Certainement pas à travers une idéologie explicite dont il faudrait épouser les dogmes, mais bien plutôt par une batterie de mesures visant à peser sur les conduites individuelles et à les soumettre à un ordre moral qui appartient en effet à une tradition de pensée et à une vision de monde particulières. Laquelle n’est plus spécifiquement de droite, mais mord très largement sur sa gauche, dont les repères identitaires propres ont été effacés. Tout simplement parce qu’ils vont dans le sens opposé de celui du libéralisme : confiance en l’être humain là où le libéralisme ne voit que menaces ; utopie (réalisation d’un potentiel d’émancipation bénéfique) versus réalisme (n’est rationnel que ce qui est réel) ; auto-organisation versus chaos, etc.

Le libéralisme qui étend son emprise un peu partout dans le monde et singulièrement en Europe, au moment où celle-ci n’a toujours pas trouvé le moyen de perpétuer son modèle social distinct de la tradition anglo-saxonne, traduit cette crise profonde de confiance que les sociétés nourrissent envers leurs membres. La recherche de la soumission de chacun à l’ordre économique tout-puissant conçu comme plus petit dénominateur commun est une réaction decrispation face à un moment de mutation difficile des sociétés développées confrontées à des changements massifs sur tous les plans. La réponse d’un Sarkozy, qui est de réformer tout et n’importe quoi, est un moyen censé placer le pays dans le mouvement en position d’acteur plus que de patient.

Mais l’on peut se demander si ce stakhanovisme n’est pas là pour faire diversion face à ce qui nous échappe plutôt que nous permettre de nous organiser pour y faire face. Sachant que la façon dont la réforme sarkoziste se développe se fonde sur une soumission accrue du plus grand nombre à un esprit de hiérarchie et non d’initiative, au chef et non au collectif, à l’application des règles et non à l’innovation issue de l’activité de groupes reconnus en tant que tels, etc. ?

 

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lundi, 05 mai 2008

Esprit de Mai es-tu là ?

 

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Prologue

Le point de départ de ce billet commun a été offert par un débat avec cui cui.
Débat précédé par une discussion collective sur le choix d’un nouveau titre pour le bandeau du site. De bandeau en banderilles, nous avons ainsi échangé, amicalement je vous rassure, quelques coups de cornes contre quelques coups d’épée.

Aujourd’hui nous avons décidé d’étaler nos divergences sur la place publique du village.

Eu égard à la longueur des contributions, nous procèderons en deux temps. Un premier point de vue en faveur de la notion d’ « esprit de mai 2007 » et une perspective contraire dans une seconde livraison.

Mais venons-en au fait.

De mai 68 à mai 2007 : deux orientations fondamentalement opposées

La formule « L’esprit de mai » s’entend spontanément comme une référence à un événement devenu concept : Mai 68. Lequel ne se déplace pas sans son cortège de mobilisations ouvrières et estudiantines, ses revendications salariales et sociétales, ses aspirations à plus de libertés individuelles et collectives, c'est-à-dire aussi à  plus de moyens d’agir sur un destin envisagé et voulu en commun, qui fasse une place équitable à tous et à chacun, sans distinction d’origine ou de condition. Renouant ainsi avec l’idéal des Lumières. Mais c’est un esprit qui circule avec ses mythes aussi, ses figures emblématiques, ses clartés et ses zones d’ombre, ses ratés et ses réifications. Bref tout le tralala que lui ont apporté ses nombreuses relectures et célébrations ex post, de plus en plus consensuelles, de moins en moins proches du phénomène et de son héritage éventuel.

A ce « Mai » là, la proposition était d’opposer humoristiquement, ironiquement, mais néanmoins sérieusement  un autre mois de mai, « mai 2007 ». Il s’agissait de s’interroger, symétriquement, sur « l’esprit » qui pouvait s’en dégager, tant directement, par une volonté politique délibérée, qu’indirectement, par les effets observables de ce mouvement là dans le corps social, d’un point de vue théorique et pratique. « Mai 68 », « mai 2007 » se faisaient face et se regardaient en chiens de faïence. Car ils présentent de grandes différences qui les rendent un peu hostiles l’un envers l’autre. Mai 2007 est un « mouvement » dit « de réformes » entièrement impulsé et conduit par le Pouvoir.

Les échelons de concertation intermédiaires et la société civile ont été instamment priés de regarder ailleurs pendant que passait sur leur corps le train des réformes, dont on ne sait pas du tout pour le « bien » de qui au juste elles sont prises. On subodore qu’elles visent à obtenir des équilibres comptables quel qu’en puisse être le prix à payer par les couches  modestes et moyennes de la population qui, seules, les assument de facto. Bien malgré elles.

Une logique droitière : le tout économique comme horizon social ultime

Par ailleurs, comme Pétain en Quarante qui attribuait la défaite à un hypothétique « esprit de jouissance » qui aurait prévalu jusque là dans la société française, l’esprit de Mai 2007 s’appuie sur une critique radicale de l’individualisme et de l’hédonisme à tous crins de Mai 68. C’est une critique de l’irrationalité du mouvement et de son côté soi-disant libertaire. Mai 2007 se construit en anti Mai 68.  En contraste avec les valeurs de partage, de solidarité, de paix, l’esprit de Mai 2007 renoue avec une tradition philosophique ancienne de la lutte pour la survie. Plaquant les contraintes de la vie animale sur les sociétés humaines, Mai 2007 décrit la société française comme un bastion assiégé par les troupes des olympiades perpétuelles de la globalisation.

Du coup, les citoyens sont tous des petits soldats de la guerre économique qui fait rage de quelque côté que l’on se tourne. Tous les autres axes de pensée et d’action sont accessoires par rapport à l’urgence du moment sans fin de la lutte impitoyable qui justifie tout le reste, tous les sacrifices imposés aux citoyens.

Dans ces conditions, en effet, comme l’aurait dit le président, « gouverner est un exercice très facile ». L’ennemi premier étant intérieur, il conduit à engager le fer contre l’ensemble des sources du déficit public. Les petits soldats sont appelés à défendre leur citadelle commune contre l’envahisseur extérieur et, en même temps, à se défendre les uns contre les autres en chassant les gaspilleurs, les traîtres à la cause (chômeurs, seniors, jeunes sans diplômes, malades, étrangers, etc.).

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Au-delà des catégories de personnes dûment référencées, l’ennemi auquel s’attaque l’esprit de « Mai 2007 » est la pensée. Christine Lagarde l’a énoncé sans détour : « Il n’est plus temps de penser, il faut agir maintenant ». Mais agir sans penser, c’est courir sans direction. Du coup, la haine de la pensée est tournée contre la pensée qui réfléchit l’agir, la pensée critique.

L’esprit de Mai 2007, c’est cette forme de culture de l’action qui tend à en expurger ce qui fait retour sur elle-même  pour l’amender. Débarrassant l’agir productiviste, capitaliste de cette source de « ralentissement » nuisible, la logique de cette démarche (« le temps c’est de l’argent »)  suppose la constitution d’un ensemble homogène réuni autour d’un consensus : « ensemble tout est possible ». Le possible dont il s’agit,  se réduit à peu de choses : « travailler plus », « gagner plus », «consommer plus ». Le tout œuvrant à la confortation du système en place, sans aucune velléité d’expérimentation d’une autre voie, ce que clamait l’esprit de Mai (68).

A cet égard, on voit se dessiner une inspiration assez précise à laquelle on peut attribuer la formule de « l’esprit de mai 2007 », même si celui-ci habille de neuf les vieux penchants bourgeois contre la pensée réflexive, contre ce qui peut éventuellement remettre en cause ses acquis. L’idéologie de la guerre économique mondiale et de la mobilisation collective qu’elle impose focalise l’action et les ressources  disponibles  sur un seul objectif jugé prioritaire car vital. Ce qui sert d’autant mieux ses intérêts, au sens où la classe qui se cache derrière ces mots d’ordre censés être universels est précisément celle qui s’est fait sa pelote. C’est la seule dont le matelas est suffisamment épais pour la protéger des soubresauts du marché et également la seule qui  puisse tirer bénéfice des plus-values engrangées pendant les années de vaches grasses du système.

Non pas qu’il y ait une homogénéité et une solidarité entre les membres de la classe des possédants, si ce n’est un accord tacite sur l’adage « malheur aux vaincus », applicable y compris à ses propres troupes. Fidèle en cela à l’esprit de la lutte pour la survie. Quand l’un d’eux tombe sous le feu de l’ennemi, les autres continuent leur chemin ou, au mieux, se disputent sa dépouille si elle en vaut la peine.  Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme avec profit dans ce monde où, heureux hasard des marchés, ce qui est perdu par les uns est gagné par les autres.

A condition de pouvoir miser. Gros.

A l’instar d’un Kerviel, qui pourrait être à « Mai 2007 » ce que Danny le Rouge est à « Mai 68 ». Donner au trader de la Société Générale ce rôle d’icône n’est pas aussi inapproprié que cela peut le sembler de prime abord si l’on songe que l’emblème doit être le reflet des courants dominants d’une période. Une figure qui souligne une culture dans laquelle les activités humaines sont jugées à l’aune de la richesse matérielle qu’elles produisent et surtout qu’elles rapportent aux happy few.

Ce qui est mis sous la formule « Mai … » est plus un moment culturel de l’histoire commune que le produit de l’action voulue de quiconque. L’esprit de Mai excède la somme des volontés individuelles, des intérêts des acteurs impliqués.  Son décryptage s’adresse à des observateurs, nous tous, témoins et patients de ce moment, cherchant à tâtons à trouver un sens collectif, comme une petite lueur permettant de nous orienter dans cette (longue) nuit du capital, qui s’est abattue sur le monde.

A mon sens, c’est là tout l’intérêt de reconnaître un « esprit de Mai 2007 ». Il permet de penser la chose qui nous oppresse sous ses angles les plus variés. « Ce désespoir est notre espoir ». Le passer sous silence serait une erreur.

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mardi, 25 mars 2008

Mai 68 n’a pas eu lieu

              
II) La réalité est une (mauvaise) habitude
Au cours du précédent billet, nous avons souligné que Mai 68 finalement n’avait jamais eu lieu. Formule que l’on peut entendre au moins de deux façons distinctes : Mai 68 ne s’est jamais concrétisé et n’a pas eu d’héritage véritable, ou bien encore, Mai 68, n’a pas de lieu exclusif dans lequel s’incarner et se fixer une bonne fois pour toutes. Mai 68, l’esprit de Mai, est partout là où une société se met en mouvement pour secouer le joug de ces trop nombreux rapports de force qui, au fil du temps, se sont cristallisés en habitudes collectives de penser et d’agir et se sont ainsi retrouvés «naturalisés», comme appartenant au substrat même du monde dans lequel nous vivons (cf. Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Minuit, 1968).

Les rapports de force dissimulés, travestis de mille manières sous des descriptions anodines, des règles non questionnables (qu’il s’agisse de textes législatifs ou règlementaires, ou de conventions de simple « bon sens »), de l’organisation hiérarchique, sous ses dimensions aussi bien formelles qu’informelles, de la société, etc., font partie intégrante de ce monde et lui donnent son apparence stable et familière. A partir de ce que nous acceptons, à travers le processus de socialisation, souvent plus proche d’un dressage que d’une formation à l’exercice d’un authentique jugement critique, quoi qu’on en dise, comme étant le «donné» de nos existences individuelles et collectives, se greffent toute une série de pratiques et de fonctionnements sociaux qui en découlent pratiquement.

Au point que nous n’en voyons même pas la violence répressive qu’elle opère sur nos conduites et nos libertés collectives (il serait vain de chercher une liberté individuelle dans un monde foncièrement constitué de soi-même au milieu de tous les autres, qui sont autant d’autres soi-même dont il faut tenir compte). La violence extrême des conditions de travail indignes, des salaires indécents ne permettant pas de vivre en membre de plein droit de la Cité, l’humiliation des « origines » ethniques ou/et sociales qui se traduit par le «droit» à n’occuper dans cette société qu’un strapontin, éventuellement monté sur un ressort puissant qui peut se détendre à tout moment et vous éjecter, sont quelques « données » de ce paysage. Et la liste n’est pas exhaustive.

Retenons simplement un cas évoqué dans la presse récemment. Celui des suicides au travail et de la manière dont le discours public des agents concernés (le patronat tout d’abord) décrit ce phénomène de sorte à le vider de tout lien avec une quelconque responsabilité patronale à faire quelque chose dans les entreprises et sur les conditions de travail pour endiguer cette vague inquiétante. Ce discours de chipotage de la représentante du Medef, proche du déni tant il cultive le doute qui l’avantage – un suicide au travail n’est pas forcément un suicide lié au travail – fait partie de cette «réalité» là, dans laquelle un argument est moins tenu pour s’inscrire dans un débat orienté vers l’action, réparatrice en l’occurrence, à mettre en place, qu’à figer des positions organisationnelles (ici patronat contre syndicats ; problème social versus problèmes d’ordre privé) afin de ne rien engager qui puisse faire bouger les lignes.
Si cette stratégie de la fausse parole est caricaturalement visible dans cette situation, il ne faudrait pas croire qu’il est un cas isolé. Cette forme de parole est exemplaire d’un rapport au monde qui ne nous est que trop familier, au point de ne plus le voir pour ce qu’il est : l’exercice d’une violence pure, reposant sur un rapport de pouvoir asymétrique. Soit le pouvoir unilatéral d’imposer sa vision du monde à autrui et d’orienter le débat public autour d’une version des faits qui préserve des intérêts bien compris, pendant qu’il bloque l’accès de revendications légitimes d’autres acteurs également concernés par le problème sur la scène publique.

Si bien qu’à chaque description d’une situation donnée, objet d’une controverse possible ou actuelle il convient de s’intéresser au fait de savoir qui, parmi tous ceux qui sont affectés par une situation problématique donnée, à divers titres, a accès à la parole publique et qui ne l’a pas. Autrement dit, quels intérêts sont présentés, défendus et lesquels ne le sont pas. Le débat public sur les questions sociales, ou d’intérêt général, ne relève évidemment pas de questions dont les parties prenantes sont désintéressées quant à l’issue bien concrète qui en est attendu. En tant que celle-ci appelle des mesures, des réparations, la reconnaissance de (nouveaux) droits, des indemnisations, des changements dans les modes de production, voire dans la législation ou encore dans les rapports sociaux, il ne saurait en être autrement.

Une manière d’insuffler un peu d’esprit de Mai dans cette machinerie sociale est bien de reconnaître les intérêts divergents, de perspectives, de classes, et d’autres, bref de tout ce qui s’avèrera pertinent, pour peu que cette pré-condition mette entre parenthèses l’évidence de rapports sociaux inscrits dans une vision du monde qui a pour elle la force de l’existant, c'est à dire au fond, l’équilibre d’un rapport de forces qui n’est pas nécessairement juste et équilibré pour autant. Et ne l’est justement pas.
Cette approche du monde social qui lie systématiquement le bon sens, l’ordre des choses, l’objectivité accomplie à une photographie immobilisant des intérêts en conflit, de sorte que le conflit ne se voit pas, ou, comme dans le cas des propos du Medef, ne se voit que trop mais ne possède pas de perspectives ni de modalités structurées et reconnues à partir desquelles ouvrir publiquement les vannes du débat, est un bon moyen de défaire la réalité de ses mauvaises habitudes. En effet, elle fait apparaître que la manière dont la réalité se présente n’est pas un donné, mais un enjeu, et que sa configuration précise dépend de l’action de tous les protagonistes dans un rapport de forces inégalitaire mais qui n’est pas voué à demeurer figé.

Au contraire, une telle approche peut être un levier pour toute action et réflexion qui trouve sa source dans une expérience singulière et qui, par le travail de description et de conceptualisation dont tout un chacun a la compétence, trouve le moyen de se généraliser en un enjeu plus large, en s’appuyant donc sur un moyen d’expression public. Ce qui permet ainsi de transformer ce que d’aucuns voient et voudraient faire prendre pour un cas isolé, un problème privé, en une question qui intéresse tout ou partie de la société dans laquelle cette question vient à se poser et requiert un traitement.

En ne partant pas d’idées abstraites mais bien de situations d’injustice, d’anomalies constatées au regard d’une certaine expérience vécue de la société qui est en rapport avec les exigences et aspirations de la vie en démocratie (ainsi en va-t-il des modes de fonctionnement de la finance internationale passée maître dans l’art de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes – cf. L’interview de Frédéric Lordon en annexe), sans pour autant que ces aspirations ne se limitent aux seuls habitants des pays qui se réclament de ce régime, mais en visant à défendre la mise en place d’un standard universel, il est possible ainsi de donner un nouveau départ aux idées de Mai.

Il est principalement de la responsabilité – i.e. du pouvoir (ignoré) – des citoyens de s’organiser à partir et à travers cette activité de partage d’expériences et de thématisation collective en vue de la mise en œuvre de moyens de lutte concertés et pourquoi pas inédits sur des sujets d’intérêt général construits par le travail collectif, dans une théorisation populaire d’un vécu authentique. Ceci pour faire pièce à la nécrose de la vie sociale par les pouvoirs établis qui se présente sous l’apparence de la réalité qui s’impose à tous et pour enfin (ré)inventer cette aventure collective qu’est la vie en société.

Au sinistre et autiste « travailler plus » peut être substitué la formule «faire société», à la fois comme mot d’ordre, comme rappel d’un principe démocratique fondamental, comme exigence de respect d’un droit humain, sans doute le plus important d’entre tous reposant sur le fait que tout citoyen dispose d’une parcelle de la souveraineté nationale, laquelle a moins le statut d’un élément de patrimoine que celui d’un outil permettant de détruire et de (re)construire cet idéal social et politique qu’est l’être ensemble démocratique, dont aucun modèle ne préexiste et aucun n’a le pouvoir de s’imposer comme le plus accompli.
La faiblesse du rôle et de la place reconnus aux citoyens dans l’aventure collective de la vie de la Cité n’est elle-même que le produit d’une «réalité» d’un autre âge. Ce que Mai avait (re)commencé à pointer et à miner, après bien d’autres tentatives plébéiennes (cf. Martin Breaugh, L’expérience plébéienne : une histoire discontinue de la liberté politique, Payot, 2007) et avant beaucoup d’autres que nous ignorons encore, se rouvre sous nos yeux et attend nos actes pour secouer la torpeur des structures qui ne visent qu’à se pérenniser, quel que soit le coût de leur fonctionnement pour la société qui les héberge.
De nombreuses pistes peuvent être trouvées dans l’expérience de chacun, dans les rapports au travail, de nombreux outils sont disponibles (cf. Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple : jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative, La Découverte, 2007) pour constituer, notamment via internet, mais pas seulement, des forums d’initiatives citoyennes, bref des modes de réinvestissement du politique par la base, de repolitisation de questions qui ont glissé au fil du temps et des intérêts dominants dans le registre du discours technique et notamment managérial. Avec pour effet de transformer la vie de beaucoup en un enfer aseptisé où le suicide a pu sembler à certains le seul moyen de faire entendre une voix qu’aucune oreille n’était disposée à écouter autrement.

A cet égard, d’un point de vue institutionnel, le référendum d’initiative populaire pourrait être un outil propre à faciliter cette réappropriation du politique par les citoyens.

Le réel, vraiment, peut-être tyrannique lorsque la novlangue a, seule, pouvoir de le représenter (cf. Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007). Nous vivons dans une société bruyamment silencieuse, beaucoup de bruit pour étouffer les voix qui ne s’alignent pas sur le consensus en trompe l’œil que les promoteurs du tout économique défendent becs et ongles, en totale discordance avec la condition, les attentes, les souhaits, les besoins de la majorité de la population.

Saurons-nous modifier la donne ?

« Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable.
L’incroyable, c’est ça, c’est ce qu’on ne voit pas » (Léo Ferré)
 
Annexe
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lundi, 24 mars 2008

MAI 68 N'A PAS EU LIEU

aeafa124da71e856ffb727767be7e17b.jpgI) Les constats
 
Au moment où les politiques, anciens combattants et les médias commémorent en chœur la dépouille de Mai 68, pour s’interroger, au mieux, sur ce qu’il en reste aujourd’hui, il est peut-être temps de s’interroger sur le chantier dont ce mois de mai, commencé en mars, a pu être l’esquisse.

Un chantier trop vite interrompu par une alliance obja408a733b3aa172ce0ecb39de321347a.jpgective des appareils étatiques, patronaux et syndicaux, et qui attend l’arrivée de nouveaux ouvriers pour siffler la reprise à l’endroit précis où les travaux ont été laissés en plan. Tout d’abord il convient de se rappeler qu’à cette époque la crise sociale n’a pas été déclenchée par une crise économique. La croissance annuelle était alors de 5%. C’était plutôt le corset d’une société d’avant-guerre qui se prolongeait dans les interdits portant sur les mœurs, dans l’exploitation des salariés, qui, s’ils trouvaient à s’employer facilement, ne bénéficiaient pas forcément des fruits de la croissance, qui s’est mis soudainement à craquer sous la poussée de nouvelles aspirations issues de la base, cette armée en déshérence des citoyens lambda qui s’est brutalement cristallisée sur un ensemble d’intérêts variés et mobilisateurs.

Un coup de tonnerre prenant tout le monde de court. Un tonnerre qui grondera bien au-delà des frontières hexagonales. Pour s’en tenir au cas français, une relecture de la période autorise à penser qu’il s’agissait dans ce mouvement, moins de réclamer l’accès du plus grand nombre à la société de consommation, naissante, qu’à la mise en place de nouvelles règles de vie commune, un partage différent du pouvoir au sein de la société, de l’entreprise, de la famille, du couple, que celui qui prévalait jusque là. La révolution en la matière portant sur la remise en cause des situations établies, des croyances, des routines prises pour la simple conformité des conduites individuelles et collectives à un état de fait naturel, objectif, s’imposant de lui-même, et garant de l’ordre social.

Mai 68 fut la découverte par le citoyen lambda que l’organisation sociale reposait sur des choix idéologiques, conçus par des intérêts qui ne disaient pas leur nom mais s’objectivaient dans des institutions déclinées dans des pratiques sociales qui réclamaient le respect le plus strict de la part des citoyens qui s’y trouvaient assujettis au nom d’intérêts supérieurs incontestables. Le mouvement eut à peine le temps de secouer le rideau de théâtre et plisser un temps le trompe l’œil que tout un chacun prenait pour la réalité indépassable, l’évidence même du « il n’y a pas d’alternative », « il n’y a pas de plan B » que les puissants de la terre affectent de marteler pour inquiéter les sans-grades et les faire filer doux, que le premier choc pétrolier des années soixante-dix vint mettre de l’ordre dans tout cela. Fini la « chienlit » des questions hétérodoxes posées jusqu’au fin fond du plus modeste atelier par le plus modeste des salariés sur ses conditions de vie, celles de ses compagnons d’infortune, celles des plus fortunés, le pouvoir était de retour en bon pompier pyromane.

L’urgence de la situation, une chute brutale de la croissance d’abord à 2,5% puis à moins par la suite, allait conduire à des potions amères dont les plus modestes allaient devoir absorber la plus grande quantité. C’est l’époque des licenciements de masse, présentées comme la conséquence de la crise, encore une évidence à laquelle tout le monde était soumis, du patronat à l’ouvrier. Puis vint la « solution » des délocalisations, toujours pour faire face à la concurrence et sauver ce qui pouvait l’être des entreprises pendant que les salariés se retrouvaient sur le carreau. D’abord les ouvriers, avec le drame de la sidérurgie, puis ce fut le tour des cadres. On commença alors à s’inquiéter ici et là des ravages de la « mondialisation ». Puis, plus récemment, on s’aperçut avec Vilvoorde, que les grandes entreprises pouvaient fermer des usines alors que leur résultat annuel était largement bénéficiaire.

On se rendit compte a posteriori que bon nombre d’entreprises avaient certainement profité de l’aubaine de la crise pour licencier à tour de bras sans que cela se voit et faire reposer le financement des personnes ainsi débarquées sur la solidarité collective, les caisses de chômage, puis les organisations humanitaires (naissance des « Restos du cœur »).


A la faveur de la crise économique majeure des années soixante dix, on était entré sans le savoir dans l’ère du capitalisme mondialisé purement financier imposant sa loi aux Etats impuissants ou/et complaisants. La construction européenne s’est faite à la même époque et sur les mêmes prémisses. L’Europe des Quinze, alors très largement dominée par les socialistes et sociaux-démocrates, a fait entrer le loup dans la bergerie et lui a désigné les brebis les plus grasses.

De toute cette page de notre histoire récente, et qui se poursuit de nos jours allègrement, les citoyens, en tant qu’agents politiques, ont été exclus. Seul leur statut de consommateur/producteur a été pris en compte dans les politiques de la plupart des Etats-membres. Un statut qui leur réserve le droit de faire ce que l’on attend d’eux – consommer les produits disponibles sur le marché et produire selon les règles et les contraintes édictées par d’autres.
Tout ce préambule pour en arriver à ce constat que les ferments qui ont conduit à l’éclatement de Mai 68 se retrouvent de nos jours. Une même aliénation de la plus grande partie des citoyens et résidants de l’Union européenne, qui porte si mal son nom, face aux intérêts des capitalistes, avec des institutions politiques au service des maîtres de l’économie. D’où résulte un mode de vie sévèrement encadré et délimité par les contraintes de la production dans une lutte incessante vers plus de productivité organisant une arène dans laquelle seuls les plus aptes à se confronter aux règles du jeu sont valorisés. Mais à la manière des machines technologiques qui ébouriffent – à bon compte – le bourgeois : wouaww, regarde ce que je peux faire avec ma caméra HD ! Et moi écoute mon MP3 !

Une citoyenneté réduite aux acquêts s’est (durablement ?) mise en place à qui l’on a seriné qu’elle devrait travailler plus pour se payer le dernier joujou hi-tech indispensable à la vie de chacun. Les paradis artificiels légaux se sont ainsi multipliés à travers une profusion d’objets formant autant de prothèses à travers lesquelles des formes d’action inenvisageables sans leur intermédiaire deviennent réalisables. Evidemment tout ceci ne se fait pas sans une modification progressive mais considérable du rapport à l’autre, atteignant même jusqu’à une forme de mise à distance d’autrui qui confine à un « altéricide » (Dominique Quessada, Court traité d’altéricide, Verticales | phase deux, 2007).

Quelque chose comme un processus d’homogénéisation des échanges dans le monde social sur le mode de la marchandise est en cours. Laquelle ne trouve rien sur son chemin, sauf à ce que l’esprit renouvelé de Mai vienne innerver les consciences et les citoyens au point que quelque chose puisse se constituer, de nouveau, en alternative à un monde façonné par et pour les possédants.

Qu’est-ce que l’esprit de mai si ce n’est le rappel que l’être et l’avoir diffèrent radicalement l’un de l’autre, que l’humanité est un projet sans cesse en devenir, que le « progrès » ne peut relever du seul registre économique, où le terme en question sert le plus souvent de cache-misère permettant toutes lesrégressions pour le seul profit d’une minorité, que la vie de chacun n’est pas à vendre au moins offrant, que la vie est ouverture sur l’inconnu et fait de chacun et de tous, leur existence durant, des explorateurs de mondes ignorés, pour leur propre compte mais aussi pour celui des autres, y compris des générations à venir.

Le Monde est une invention permanente, une aventure individuelle et collective sans fin assignable.  L’économie n’est qu’un aspect participant à la pérennité matérielle de cette aventure à la fois esthétique, cognitive, politique, relationnelle, sociale….

Elle ne saurait dominer l’ensemble de ces dimensions et ne saurait par là même occasion être l’affaire des experts et autres bonimenteurs de l’objectivité qui tirent les ficelles derrière l’apparent diktat du réel.

Alors qu’en est-il de nos jours du potentiel innovateur de l’esprit de Mai ?

Réponse dans le second numéro

 

A suivre....

 

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