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vendredi, 09 avril 2010

Converser - dans la facilité ? [1/2]

 

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La voix hésitante, mon interlocuteur – C. F., un habitué de la Cinémathèque – engage la discussion : « Sur le ciné-club, le lundi, il y a de la part de Douchet, une tendance à revenir trop souvent sur le sujet, à être superficiel, et finalement, à ne plus parler de cinéma… » Je réponds :

- C’est l’oralité – et ce n’est pas tout à fait vrai non plus.

- Ce qui je lui reproche, c’est de rester trop longuement sur le sujet, d’être trop superficiel. Pour des spectateurs qui viennent de voir le film – et qui viennent peu souvent –, de l’entendre répéter ce qu’ils viennent tout juste de voir, c’est gênant : il y a une redondance… inutile. C’est dommage. Il me déçoit.

- Vous savez, de grands textes sur le cinéma, il y en a un paquet – dont certains dont il est l’auteur ! Il a écrit quelques ouvrages – que beaucoup n’ont pas lu ! Mais, c’est vrai qu’il pourrait être « meilleur ». Pourtant, déjà ce qu’il fait là, peu de gens sont capables de le faire ! Et puis, il y a plusieurs types de spectateurs ; c’est un échange avec l’ensemble de l’auditoire : des connaisseurs, et des non-spécialistes. Ceux qui découvrent le film, ceux qui le voient pour la troisième ou cinquième fois, ceux qui n’ont pas l’habitude du ciné-club, ou encore ceux qui n’ont pas été très attentifs. Vous ne pouvez pas lui reprocher de s’adresser à tout le monde : du plus calé aux moins habitués. C’est un problème d’interlocuteurs.

- Oui, c’est un problème d’interlocuteurs. Mais, parfois, il y a de bons interlocuteurs, à qui il…

- Mais, aussi, de très mauvais ! Sans compter ceux qui font, je le dirais comme ça : du « sabotage » – qui savent qu’ils ne vont rien dire, mais qui sont là uniquement pour prendre le micro, pour se donner l’impression d’exister !

- Non, il n’y en a pas…

- Je vous assure que si ! Et donc, il tient aussi compte de ce type d’interlocuteurs.

- Il est superficiel, et il a tendance à trop s’écouter parler. Il est mondain…

- L’autre fois, sur le « Hou Hsiao-hsien » – Three times

– je vous ai entendu dire, je crois, qu’il aurait pu remercier l’intervenant vietnamien ou quoi, qui avait apporté des précisions culturelles sur Taïwan et le film…

- Oui. Cet intervenant chinois, ou autre…

- Disons, asiatique…

- …il a mieux parlé du film, que lui ne l’a fait, et il ne l’a pas remercié !

- Au moins là, vous ne pouvez pas lui reprocher de faire des politesses !

- Pourtant, j’ai eu l’occasion de l’entendre dans des émissions à la radio – et c’était plutôt bien : c’était écrit, et beaucoup plus préparé ! A chaque séance, il pourrait venir au moins avec une introduction…

- C’est ce que je vous dis, on est dans l’oralité ! C’est un exercice extrêmement difficile : parler d’un film, à un auditoire hétérogène, et d’une façon totalement improvisée. Très peu sont capables de le faire. Prenez tous les critiques sur le marché, et vous verrez que très peu tiennent la distance ; pour ne pas dire « la route ». Même des gens que j’aime bien, évitent l’exercice, ou ne s’en sortent pas toujours très bien. Quelqu’un comme Tesson – que j’apprécie beaucoup –, il est bon à l’écrit, mais il n’excelle pas à l’oral. Et il n’excelle pas toujours à l’écrit, mais, c’est encore autre chose. Vous-même, avec tous vos reproches – qui ne sont pas totalement infondées –, je ne suis pas sûr que vous le puissiez…

- Moi ? Euh, non ! Ce n’est pas ma spécialité… la mienne, ce sont les sciences sociales.

- C’est bien ce que je disais. Mais, allons plus loin. Vous connaissez Trafic ?

- Non…

- La revue Trafic ?

- Euh, j’en ai entendu parler, mais je ne l’ai jamais vraiment lue…

- Bon. C’est intéressant. Je vous entends formuler ces reproches, alors que vous ne lisez pas cette revue…

- C’est de la théorie, je crois…

- Oui, mais peu importe.

- On pourrait un jour reprendre les articles un à un, et les confronter – ce serait quelque chose à faire…

- Dans cette revue-là, il y a au bas mot une bonne cinquantaine de contributeurs réguliers. Et je crois qu’aucun d’entre eux n’est capable de se sortir aussi avantageusement de cet exercice.

- A l’époque, il y avait Christian Metz, qui développait ses théories sur le cinéma. Dans les années 70, on pouvait théoriser sur les films. Là, dans ce ciné-club, on ne peut pas.

- Ce n’est pas l’endroit. Douchet n’est pas un théoricien. Du moins, stricto sensu, il ne l’est pas – ce qui ne veut pas dire qu’il ne théorise pas les films ou le cinéma. Il fait de la critique ; et s’en tient à ce rôle.

- Oui, mais il finit par manquer d’audace et d’invention.

- Mais, vous savez, il n’a plus grand-chose à prouver. Il a écrit de grands livres sur le cinéma, et il est reconnu partout dans le monde, donc il n’a plus besoin de cet « audace », dont vous parlez. L’ « audace », c’est pour la jeunesse – ceux qui arrivent ! Moi, par exemple !

- Vous savez, j’ai été un temps, aussi, critique pictural. Et, lorsque je décrivais un tableau, je me permettais très peu de reprendre le sujet, de n’aborder que les thèmes. Je lui reproche de ne pas aller plus profond dans le film, de ne pas délivrer aux spectateurs sa compréhension du film.

 

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Fin de la 1ère partie

 

Albin Didon

samedi, 06 février 2010

ballots – centre

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[2/2]

 

Typiquement, un cinéma non pas « du milieu », mais « du Centre » ! Du « Centre national », s’entend ! Car, c’eut été une belle astuce d’avoir employé le terme « milieu » à la place de « centre ». « Milieu », outre l’aspect « médian », faisant penser à « professionnel » – et qui exonère désormais d’employer ce terme – devenu péjoratif – de « professionnel ». Parce que là, ça fait à la fois « prostituée » et « ...de la profession » (selon l’expression de Godard). Alors que « milieu », ça sonne « pègre », « gangsters ». C’est que je suggère « le rapport des Treize », sous la houlette de Pascale Ferran. Et là, rebelote, c’est le complot cher à Balzac... Honoré :-]

 

Attention, je ne dis pas [ou alors, discrètement :-] « milieu » = « centre » = « proxénètes » = « gangsters » ; mais, juste qu’on a un milieu de « malins » : ceux qui font le Cinéma National du Centre ! Et ça nous donne des films « moyens » : pas toujours « médiocres », mais si régulièrement « mous » ! Tels Les Regrets, de Cédric Kahn ou Espion(s), de Nicolas Saada, Un prophète (Jacques Audiard), Welcome (Philippe Lioret), A l’origine (Xavier Giannoli), Rapt (Lucas Belvaux), Ne te retourne pas (Marina de Van), et même Fais-moi plaisir, d’Emmanuel Mouret, voire Les Herbes folles, d’Alain Resnais. Soit encore, ce cinéma « intermédiaire » qui n’éveille en moi aucun désir : Les Beaux gosses (Riad Sattou), Ricky (François Ozon), Un chat un chat (Sophie Fillières)...

 

Pis, il y aurait comme un « Centre »... international ! Qui irait, mettons, d’Adoration, d’Atom Egoyan à Che, de Steven Soderbergh ; de Looking for Eric, de Ken Loach à Il divo, de Paolo Sorrentino, en passant par Katyn, d’Andrej Wajda, La Maison Nucingen, de Raoul Ruiz ; ou encore Of Time and the City, de Terence Davies, Les Trois singes, de Nuri Bilge Ceylan ; sans oublier Vengeance, de Johnny To, ni Ponyo sur la falaise, d’Hayao Miyazaki...

 

Alors, plutôt que de mettre en avant – en faisant la... promotion – de « mauvais films » (allez, va pour « médiocres » !), en fonction des suffrages de son lectorat (« festival Téléramasse »), ou de son public : « les incontournables UGC » – on ne rit pas ! – entre autres : Frost/Nixon (Ron Howard), Good morning England (Richard Curtis), The Reader (Stephen Daldry), The September issue (R.J. Cutter), Le Dernier pour la route (Philippe Godeau), ou encore Le Petit Nicolas, qui est un film « de Studio » :-]

 

Se pourrait-il enfin que les exploitants de salles – au lieu de tirer sur des vaches à lait – soient de temps en temps assez courageux pour redonner une chance à des films plus ambitieux, ou nettement moins exposés ?!

 

Liste de la seconde chance [pas vus au moment de leur sortie] (par ordre alphabétique de titres) :

 

- A l’aventure, de Jean-Claude Brisseau

- L’Armée du crime, de Robert Guédiguian

- The Chaser, de Na Hong-jin

- Ce cher mois d’août, de Michel Gomes

- La Femme sans tête, de Lucrecia Martel

- Inland, de Tariq Teguia

- Nuit de chien, de Werner Schroeter

- Nulle part terre promise, d’Emmanuel Finkiel

- Parc, d’Arnaud Des Pallières

- Thirst, de Park Chan-wook

- United red army, Koji Wakamatsu

- Walkyrie, de Brian Synger

 

BONUS. Mon Top 15 de l’année 2009 :

01- Bellamy, de Claude Chabrol

02- Singularités d’une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira

03- Tetro, de Francis Ford Coppola

04- Gran torino, de Clint Eastwood

05- L’Idiot, de Pierre Léon

06- District 9, de Nick Bloomkamp

07- Le Chant des oiseaux, d’Albert Serra

08- Hadewijch, de Bruno Dumont

09- Le Roi de l’évasion, d’Alain Guiraudie

10- Tokyo sonata, de Kiyoshi Kurosawa

11- Inglourious basterds, de Quentin Tarantino

12- Vincere, de Marco Bellocchio

13- Rachel getting married, de Jonathan Demme

14- Irène, d’Alain Cavalier

15- Jennifer’s body, de Karyn Kusuma

 

 

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par Albin Didon

mardi, 02 février 2010

ballots – centre

 

 

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[1/2]

 

Dernier film vu de la sélection des « meilleurs films » de l’année 2009 (selon les lecteurs de) Télérama : Non, ma fille, tu n’iras pas danser de Christophe Honoré.

 

Tout à fait conforme... à la mauvaise opinion que j’en avais : celle-là même qui m’encourageait à l’éviter ! Léger masochisme de ma part, puisque à partir des Chansons d’amour, il était clair qu’il n’y avait rien à faire de ce zigoto ! Dire qu’il avait envoyé un billet [d’humeur, hein !-] aux Cahiers en février 98 – et qui fut présenté dans le numéro suivant comme « Un pavé dans la mare » –, intitulé : « La triste moralité du cinéma français » ; dans lequel il raillait la soi-disant « bonne santé du cinéma français » : Guédiguian qui prend le spectateur par la main (avec Marius et Jeannette), l’hypocrisie bien-pensante dans Nettoyage à sec d’Anne Fontaine, ou encore le « cinéma citoyen » (Desplechin, Ferran, premièrement visés) qui donnerait « des leçons d’exemplarité ». Au contraire, il prônait « [...] le retour des voyous, égoïstes et suicidaires. » Et tonitruait : « Et même si le mot sonne énorme, je réclame en tant que spectateur, d’être confronté à des artistes et non à des représentants d’une catégorie socio-professionnelle. Des artistes qui m’en mettent plein la vue, insupportables d’égotisme et de prétention, irresponsables, indignes, qu’importe ! mais surtout qu’on ne me fasse pas la morale... »

 

Certes le polémiste d’antan ne tombe pas [en tous cas, pas entièrement :-] dans les travers qu’il dénonçait, puisque il respecte même certaines professions de foi : ainsi, ses films ne manquent pas d’être « insupportables d’égotisme et de prétention, irresponsables, indignes ». Pour ma part, je le rejoins seulement dans la conclusion de son texte-manifeste de 98, en l’incluant maintenant avec ce qu’il a commis à son tour (du moins, ceux que j’ai vus) : « J’ai tellement hâte d’aimer des films français. » (CdC n° 521, pp. 4-5, rubr. : « Courrier des lecteurs »). Encore que certains (cinéastes) ont toujours su me conquérir.

 

Finalement, le titre de son billet était déjà annonciateur des films à venir : un titre accrocheur, tape-à-l’œil, une « promesse de différence » (que d’autres appelleraient « rupture »), de la grandiloquence, et puis, pfffuittt ! en un clin d’œil, le soufflé retombe. Mais, il y a aujourd’hui le petit plus : la publicité. Efficace, qui plus est ! Ah, magnifique marketing autour des films-produits ! Relayé par cette presse favorable : Chiara Mastroianni en couverture de Télérama, défense de Jean-Marc Lalanne (l’un des moins incapables pourtant) dans Les Intox-duplices, quatre pages dans Libé, etc...

 

Cependant, il faut reconnaître que l’actrice principale joue plutôt bien ce personnage qui part dans tous les sens : déboussolée, hystérique, antipathique. Et, on les entend déjà s’exclamer : « très femme d’aujourd’hui » ! (enfin... Marina Foïs, sa sœur dans le film, elle aussi, fait « très femme d’aujourd’hui »...) Aïe, c’est vraiment ça, la femme – pour être dans le coup, il faudrait ajouter « française » – « d’aujourd’hui » ?! Hé, bé ! On n’est pas rendus ! Et puis, comme actrice (ni comme femme), elle ne m’a jamais épaté. Pas même chez des cinéastes respectables : Oliveira, Ruiz, Beauvois...

 

Tiens, une fois, elle m’était passé sous le nez – dans la vraie vie, « en vrai » – alors que je traînais dans le quartier Saint-Sulpice (dans le 7è) – un jour que j’attendais que la pluie passe... Quand je croise des personnalités du cinéma que j’apprécie, je vais à leur rencontre pour leur témoigner ma « sympathie » ; quitte à me faire envoyer sur les roses, comme ça m’est arrivé avec Isabelle Huppert ou Serge Bozon. Dans la plupart des cas, ça se passe bien (que ce soit des superstars internationales ou des cinéastes confidentiels). Là, juste par méchanceté, je dirais que Bozon, il doit être encore plus frigide que Huppert !

 

Revenons à ce film de Christophe « Héroné » qui pue la fausseté : ce semi-naturalisme, et ce semi-vérisme des situations ! des relations entre les personnages qui ne collent pas. Des passages « sur-écrits », « sur-joués » – et que m’importe que ce soit du vécu ?!! Et comme son frère (Julien Honoré) joue comme un pied ! Pire que Louis Garrel ; ce qui est déjà difficile au départ ! Le fils Garrel, je ne l’ai vu bon (et encore !) que chez son père. Moment agréable, toutefois, de danse bretonne. La « greffe » est forcée, mais ça passe : le fils (Anton) raconte un récit imaginaire de son cru à sa mère. Sur sa mère ? Mais, c’est à peu près tout. Le scénario est co-écrit par Geneviève Brisac – dont je n’ai jamais rien lu jusqu’à présent. Et ce film ne me donne aucune raison de commencer !

 

Définitivement, cet « Honoré » (de toutes parts...) est à Lalanne, ce qu’Olivier Assayas est à Charles Tesson. Toutes proportions gardées, comme on dit. Inutile de préciser que le public a fait un accueil favorable au film. Car, ça ne m’étonne vraiment plus !

 

 

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par Albin Didon

samedi, 02 janvier 2010

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Mes dix (ou presque) films préférés de la décennie 2000-09, en trois « catégories » :

 

A/ France

 

01. Eric Rohmer : Les Amours d’Astrée et Céladon (2007)

02. Jean-Marie Straub-Danièle Huillet : Itinéraire de Jean Bricard (2009)

[+ Le Streghe / Femmes entre elles (2009)]

03. Claude Chabrol : Bellamy (2009)

05. Jean-Luc Godard : Notre musique (2004)

04. Jacques Rivette : Ne touchez pas la hache (2007)

06. Jean-Daniel Pollet : Ceux d’en face (2001)

07. Claire Denis : L’Intrus (2005)

08. Pierre Léon : L’Idiot (2009)

09. Serge Bozon : La France (2007)

10. Alain Guiraudie : Du soleil pour les gueux (2001)

11. Bruno Dumont : Hadewijch (2009)

 

« Joker » : Jacques Rozier : Fifi martingale (2001)

 

 

 

B/ US

 

01. Brian dePalma : The Black dahlia / Le Dahlia noir (2006)

02. David Cronenberg : Spider (2002)

03. Francis Coppola : Youth without youth / L’Homme sans âge (2007)

04. Abel Ferrara : ’R X-mas (2001)

05. Clint Eastwood : Gran torino (2009)

06. Michael Mann : Collateral (2003)

07. Nick Bloomkamp : District 9 (2009)

08. Quentin Tarantino : Inglourious basterds (2009)

09. Jonathan Demme : The Mandchurian candidate / Un crime dans la tête (2004)

10. Gregg Araki : Mysterious skin (2004)

11. Wall-e, d’Andrew Stanton (2008)

 

« Joker » : Bob & Peter Farrelly…

 

 

 

C/ Cinéma du « monde entier »…

 

01. Takeshi Kitano : Takeshis’ (2006)

02. Manoel de Oliveira : Singularités d’une jeune fille blonde (2009)

03. Ingmar Bergman : Saraband (2004)

04. Hong Sang-soo : Turning gate (2001)

05. Hou Hsiao-hsien : Three times (2005)

06. Tsui Hark : Seven swords (2005)

07. Bong Joon-ho : Memories of murder (2003)

08. Albert Serra : Le Chant des oiseaux (2009)

09. Edward Yang : Yi-Yi (2000)

10. Aki Kaurismäki : L’Homme sans passé (2002)

 

« Joker » : Kiyoshi Kurosawa

 

 

 

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par Albin Didon

lundi, 30 novembre 2009

magnificent – tri(o)

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[2/2]

 

- Pour le troisième extrait, que je vais appeler « extrait A », j’ai choisi deux scènes, qu’on va projeter en enchaînant l’un derrière l’autre. C’est la fin de M, le maudit : la scène de procès par la pègre du personnage de Peter Lorre : « Ich kann nicht ! Ich kann nicht ! » Et l’autre film, qui est une fin, et c’est la toute fin de votre film Le Boucher… Oui, je sais, on va voir la toute fin du film, mais… euh, ce n’est pas grave, parce qu’il faut voir cet extrait ; et qui est pour moi une fin langienne, tout à fait proche de la scène du procès dans M, le maudit. Bon, on voit ces scènes, et on en parle après…

CC : Je disais tout à l’heure qu’un défaut majeur des films de Lang, c’était la sécheresse. La scène du procès à la fin de M, sur le plan du cinéma, c’est très bien ; mais là, je crois que j’ai fait mieux que Lang, humainement parlant…

 

***projection de l’extrait A. Fin de M et fin du Boucher. Durée : env. 12 mn (4 + 8 mn)]***

 

- Là, avec le bouton d’ascenseur, vous avez trouvé l’équivalent avec le chapeau des Bourreaux meurent aussi

CC : Oui. Mais, je crois que j’ai fait… mieux ! Le film était en couleurs, et le bouton était rouge…

- Ah, oui, comme pour un cœur ! Et dans votre scène, il y aussi l’hôpital, et en haut de cet escalier, dans cet espace tout blanc – et l’oblique de la rampe – le médecin qui annonce le décès de Paul…

CC : Euh, vous savez, dans les hôpitaux, les murs sont souvent blancs ; et c’est assez difficile de faire autrement !

- Et puis, cette fin, sur la route, avec le défilement du paysage, on ne peut pas ne pas penser à la fin du Testament du docteur Mabuse… Elles sont identiques. Qu’en dites-vous ?

CC : Là, je dois avouer que je m’en suis inspiré ! Mais, l’effet dans le film de Lang n’est pas le même que dans le mien. Je voulais donner le sentiment d’un temps qui s’écoule, alors qu’au même moment, le personnage de Yanne se vidait de son sang dans la voiture…

- On reconnaît un grand cinéaste par le fait qu’il exprime ses idées uniquement par les moyens du cinéma. Là, avec Lang, avec les quelques extraits qu’on vient de voir, à chaque séquence, les idées sont exprimées par les moyens du cinéma. Mais, vous aussi, il vous est arrivé d’être grand pour cette raison-là. Je pense à la scène dans le garage dans Que la bête meure, où le père joué par Michel Duchaussoy va voir Jean Yanne, qui est garagiste. Ils sont près de la voiture, et à un moment, on voit en profondeur de champ, le fils du garagiste, qui joue, je crois. Et là, ça appelle tout de suite chez le spectateur la mort du fils de Duchaussoy. Et là, par cette apparition, on se dit qu’il n’y a plus de doute pour le père, qui sait maintenant que Jean Yanne est coupable de la mort de son fils…

CC : J’avais fait encore plus fort, puisque les deux garçons étaient frères dans la vie !

- On connaît aussi votre attachement au cinéma de Renoir. Alors, je voudrais vous demander : comment on concilie Fritz Lang et Jean Renoir ?

CC : Alors, je vais retourner la question à celui qui m’interroge, et qui est programmateur à la Cinémathèque ! Vous me demandez comment on concilie Lang et Renoir ? Mais, ne savez-vous pas qu’il y a un cas unique dans l’histoire du cinéma d’un cinéaste qui a adapté ou essayé de faire par deux fois le remake d’un autre grand cinéaste à la même époque ?

- …si.

CC : Les deux films, ce sont La Rue rouge

- Scarlett street

CC : …qui est un remake de La Chienne – et là, j’ai le regret de dire, que c’est Renoir qui gagne, à peu de choses près – disons que ça peut encore se discuter. Et le deuxième remake, c’est Désirs humains

- Human desire

CC : …qui est celui de La Bête humaine. Bon, là, c’est Renoir qui l’emporte largement. Enfin, pour moi. Et puis, il y a eu un moment où Renoir est exilé à Hollywood, et qui fait une sorte de film langien, et qui n’est pas très réussi : La Femme sur la plage. Lang, c’est la précision, l’extrême précision. Par exemple, je l’avais un peu connu vers la fin ; et, il notait tout ce qu’il faisait dans la journée. Quand on lui demandait pourquoi il faisait ça, il disait que très tôt dans sa vie, il avait été accusé d’un meurtre…

- …celui de sa femme…

CC : Bon, je crois qu’il ne l’a pas tué… Et quand il avait été interrogé par la police, on lui demandait : « Qu’est-ce que vous faisiez à cette heure-ci, et à cette heure-là ? etc. » Alors, depuis, sur un carnet, il écrivait pour tous les quarts d’heure : « 17h, toc ! J’ai fait ci. 17H 15, toc ! J’ai fait ça »…

- Oui, mais on peut aussi écrire des choses fausses !

CC : C’est vrai. Alors que Renoir, c’était un charnel. Donc, on a eu là le cas unique de deux cinéastes qui s’admiraient mutuellement, et qui s’influençaient. C’est normal, ils étaient les exacts opposés. L’un avait ce que l’autre n’avait pas. Mais quand l’un essayait de refaire ce que l’autre a fait, il se cassait le nez. Lang a eu de l’influence sur beaucoup de monde, pourtant ce n’est pas la même que celle qu’on dit d’Hitchcock – qu’il a sur la plupart des réalisateurs. Quand on dit qu’Hitchcock a eu de l’influence sur les réalisateurs, c’est toujours catastrophique ! Parce que ces réalisateurs, ils ne se laissent porter par – ce que j’appelle les « séductions ». Ce que j’ai retenu de Fritz Lang, c’est qu’on pouvait se passer ces « séductions », pour ne rester que dans l’essentiel, et être efficace.

 

***Extrait 4 : Juste avant la nuit, de Claude Chabrol. Dans la séquence, Michel Bouquet est dans une chambre, d’hôtel probablement, et une femme inerte est étendue sur le lit, complètement dénudée. On devine qu’il vient de l’assassiner. Il finit de se rhabiller, puis sort. Il descend une rue en pente, comme Michel Simon dans La Chienne, de Renoir. Il passe devant un bar, et décide d’y pénétrer. Il commande un whisky, mais il commence à se sentir mal. Il se dirige aux toilettes, et va directement vers le chiotte, pour vomir. Le malaise passé, il retourne au comptoir. Il vient d’apercevoir quelqu’un, alors il chausse des lunettes noires. L’instant d’après, il va saluer la personne (François Périer). Echange de politesses, puis l’ami raccompagne Michel Bouquet en voiture. La circulation n’est pas fluide, et le chauffeur est irrité : « Mais, qu’est-ce qu’ils ont dans la tête ?!! » Du tac au tac, Michel Bouquet répond : « De la soupe. » Fin de l’extrait. Durée : env. 6 mn]***

 

- Là, au moment où le personnage de Bouquet chausse les lunettes noires, on comprend que l’autre type est le mari de la femme sur le lit. Mais, quand vous faites une scène comme celle-là, vous ne craignez pas que le spectateur ne comprennent pas tout de suite ?

CC : Non ; cela s’appelle faire confiance aux spectateurs. Et puis, pour ceux qui n’auraient pas suivi, il y a toujours dans les séquences d’après, la possibilité de rendre la chose encore plus explicite. Mais, c’est vrai qu’il faut se méfier, car c’est ce qui m’est arrivé dernièrement avec un film – Rien ne va plus – avec une histoire de substitution de valises, où il n’y avait pas justement de substitution de valises ! Beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire qu’ils n’avaient pas compris ce que Serrault avait fait dans le film, alors qu’il n’avait rien fait !

- On dit souvent que vos films traitent de la bourgeoisie…

CC : Ce qui est vrai…

- Oui, mais c’est pas très subtil…

CC : Non, pas très…

- Mais, ce qui l’est un peu plus, ce serait de dire par rapport à Fritz Lang, que vous filmez non pas la pulsion – de meurtre ou du désir – mais sa rétention. Chez Lang, la pulsion conduit au meurtre et à la mort, alors que, chez vous, la rétention est peut-être autant, sinon plus, dérangeante, voire plus terrifiante. Pouvez-vous nous parlez de cette rétention de la bourgeoisie ?

CC : Vous savez, cette rétention de la bourgeoisie dont vous parlez, je l’ai souvent observée dans mon enfance. J’ai grandi dans un milieu bourgeois, alors vous savez, cette rétention, je sais ce que c’est. Je ne suis pas un explorateur, je ne fais pas des films d’exploration : je ne filme pas de milieu que je ne connais pas. Alors que la rétention de la bourgeoisie, je l’ai vécue de l’intérieur…

 

[un des organisateurs annonce qu’il reste cinq minutes aux deux intervenants]

 

- Comme il faut bientôt libérer la salle, et qu’il y a ici beaucoup de lycéens, je voudrais que vous nous disiez deux mots sur La Cérémonie, qui vient d’entrer dans le programme du baccalauréat cette année.

CC : J’avais repris la nouvelle de Ruth Rendell, L’Analphabète. Je l’ai un peu modifiée, certaines choses n’allaient pas pour moi, notamment sur les personnages. Je les trouvais trop rustres, trop grossiers. Alors, je les ai changés. Ruth Rendell qui a vu le film, m’envoie un jour une lettre, où elle m’écrit qu’elle a beaucoup aimé le film, et surtout qu’elle a trouvé que j’avais bien fait de changer les personnages, qu’ils correspondaient beaucoup mieux à ce qu’elle avait en tête, mais n’avait pas réussi à trouver ! Et bien ça, ça m’a fait très plaisir ! (rires)


 

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par Albin Didon

 
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