mercredi, 16 février 2011
incontri – club [2/2]

A : Ah, cette violence-là ?! Oui, c’est sûr, les films de Straub, ce n’est pas la même violence que celle qu’on voit dans les films habituels, avec des bagarres et des explosions !
B : Donc, la violence des films de Straub, c’est celle de l’arrachement à la routine, au train-train du spectateur, du lissage imposé par le cinéma standard de masse. Ensuite, comme je vous le disais tout à l’heure, je suis fan – et ça fait environ quinze ans que je vois régulièrement les films de Straub ! Bon, je vous avoue que je revoie le film qu’on vient de voir, et qu’à la première vision, je n’avais rien compris : j’avais été désarçonné, complètement perdu. Je ne dis pas qu’aujourd’hui j’ai tout compris, mais le film m’est apparu beaucoup plus clair – mais je mentirais si je disais qu’il est aujourd’hui limpide ! C’est un truc qu’il faut accepter : savoir qu’on sera plus bête, la première fois, que ce que le cinéaste propose. Mais, l’expérience que j’ai des films de Straub, c’est qu’ils se clarifient à chaque re-vision. Tout à l’heure, durant mon intervention, j’ai parlé de ressassement. Et c’est aussi ça voir les films de Straub : les revoir, et les ressasser. Je ne dis pas que les revoir suffit à les rendre totalement limpides, mais à force de les revoir, ils deviennent de plus en plus clairs à chaque vision – car il fait travailler votre mémoire – de la vision précédente du film. Donc, pour reprendre votre expression, il a aussi le « talent de filmer la vie secrète » de la mémoire !
A : J’entends bien ce que vous dites. Comme je n’en ai pas vu assez, je ne peux pas vous contredire. Mais, je veux bien vous croire. Il n’empêche qu’il y a des films de lui que je trouve chiants. Je ne sais pas ce qu’on lui trouve à ses films !
B : Ah ! Bon, je l’ai dit tout à l’heure, je suis « fan », et j’ai parlé de revoir ses films. Donc, sans vouloir me la raconter, j’ai dû revoir pas mal de fois, certains de ses films : les films gagnent à chaque re-vision. Car, plus précisément : les premières visions ne sont jamais bonnes, alors que les films le sont réellement ! Ensuite, il faut ajouter qu’ils ne doivent être vus que sur grand écran – qu’avec l’expérience de la salle. Un film comme celui qu’on vient de voir – et comme il l’a dit à la toute fin de l’échange avec le public – si on veut le revoir, il repassera « dans le désert de Gobi » ! Bref, on n’est pas prêts de le revoir dans une salle, ce film !
A : Il reste encore une ou deux séances, dans les jours à venir. Mais, je vous avouerais que je n’irais pas !
B : C’est dommage… pour vous !
A : Ils sont sortis en DVD, je les verrais en DVD, tranquillement à la maison.
B : Des films comme ceux-là, de cette qualité-là, ils doivent d’abord être vu en salle. Mais, vous faites comme vous voulez… Vous savez, j’ai tous les DVD des films de Straub, mais, entre nous, je n’en ai vu aucun à la maison ! D’accord, il y a la vidéo, mais surtout, il y a l’expérience de la salle !
D : Oui, voir un film en salle, ce n’est pas pareil qu’en DVD. J’essaierai de les revoir en salles.
E : Alors, vous avez compris tout ce qu’il a dit, Rancière, au début, puis après ?
B : Euh, oui. Tout à l’heure, je ne l’ai pas dit – mais j’aurais pu – c’est que j’avais trouvé Rancière un peu court. S’il avait été rigoureux, s’il avait poussé sa réflexion, il aurait dû aller plus loin ! J’avais commencé à le contredire – même si les autres n’étaient pas d’accord – pour moi, c’était le cas ! D’abord, sur la « répétition ». J’ai trouvé que son intervention n’allait pas assez loin. Il y a dans le film qu’on vient de voir, un principe directeur – « générique », je dirais même – qui est la « quasi identité », des textes, mais la vôtre aussi – alors que lui, il s’arrête aux « variations » et aux « similitudes ». Bon, en même temps, c’était de l’oral, et non de l’écrit. S’il était à l’écrit, il ne pourrait pas s’arrêter à ce qu’il a dit – enfin, j’espère pour lui ! Bon, sur l’ « un » et le « multiple », j’ai été gêné qu’il ne dise pas un truc que je trouve assez simple pourtant : l’ « un » est « multiple » – et le « multiple », il est dans l’ « intervalle » des variations.
E : Oui, c’est le minimum, surtout qu’il se dit philosophe, et qu’il dit se réclamer du communisme !
B : Pour moi, il tournait… il tournait…
E : …sur lui-même !
B : Oui.
E : Après, quand on tourne sur soi-même, on finit par faire comme Deleuze : on finit par dire…
B : …des généralités.
E : Oui.
B : Cela dit, pour moi, Rancière, c’est quand même un grand philosophe. Ensuite, je voudrais aussi faire une remarque, disons, pour « contredire » mon voisin d’en-face de tout à l’heure, dans la salle – et que vous connaissez, mais que je ne connais pas…
E : Mahmoud ? L’égyptien ?
B : Il est égyptien ? je ne savais pas. Enfin, celui qui a parlé de la « traversée du mur ». L’idée est bonne, bien sûr, très intéressante même. Mais là, la fin de son intervention est bancale – ce qu’il dit n’est pas tout à fait vrai. Il dit que vous « traversez le mur », pour finir par filmer la terre. Ce n’est bien sûr pas faux. Mais, le dernier plan contredit cette formulation ! Là, je crois que vous comprenez ce que je veux dire – le plan s’arrête sur Giorgio – je crois que je n’ai pas besoin d’être plus explicite.
E : Mais, il fallait le dire tout à l’heure ! Pourquoi ne pas l’avoir dit ?
B : Euh, non. Je ne cherche pas à toujours faire des histoires. Tout à l’heure, j’avais dit que j’étais « mal élevé » – ce qui est assez vrai. Je suis donc mal élevé, mais je suis aussi assez bien élevé pour ne pas l’être de trop ! Bref, je sais me tenir !-]
par Albin Didon
11:41 Publié dans Cinéma, culture, société | Lien permanent | Commentaires (44) | Envoyer cette note | Tags : straub, rancière, désert de gobi
jeudi, 03 février 2011
incontri – club [1/2]

Débat très vivant, et de très bonne tenue cette fois-là, le jeudi 20 janvier, au Reflet Médicis, pour la séance d’O somma luce, de Jean-Marie Straub, avec en invité, Jacques Rancière. Trop difficile cependant de reprendre dans le menu détail l’ensemble des propos tenus par les uns (personnalités « autorisées ») et par les autres (spectateurs « anonymes ») tant ils étaient denses et chaotiques. Toutefois, en m’apprêtant à partir, j’ai remarqué qu’il y avait une « petite caméra » (appareil-photo) sur pied, placée au milieu d’une rangée située au deuxième tiers de la salle, en plus de l’autre, que tenait à la main une jeune fille se baladant dans les allées au gré des interventions. Aussi, j’ai cru voir des appareils d’enregistrement sonore uniquement (type I-pod) ça et là. Avec un peu de chance, on pourra trouver un jour un reliquat de cette soirée dans un documentaire ou en accès libre sur un site de partage. Quoi qu’il en soit, comme souvent en de pareilles occasions, certains spectateurs ont poursuivi le débat après la rencontre, dans la rue.
A : Pardon, c’est vous qu’on a entendu tout à l’heure ?
B : Moi ? Euh, peut-être ? Je ne sais plus…
C et D, simultanément : Oui, c’est lui !
B : Mais, alors, je ne sais plus ce que j’ai dit ! Des bêtises, sûrement !
C : Des bêtises, nooon ! C’était très bien !
B : Ah ? Merci.
A : Moi, Straub, je connais très mal. J’en ai vu déjà quelques-uns, mais je connais mal. J’en connais dans mon entourage, qui sont fans de Straub. Moi, ce que j’ai vu – le film où on voit des tableaux de Courbet – la visite dans le Louvre – j’ai bien aimé. Dans ce film, il y a un passage sur Courbet – il montre l’Enterrement à Ornans – et Straub, il filme comme si c’était du Courbet – il y a de très beaux plans de la nature dans ce film. Je dirais que ce qu’il fait bien, Straub, c’est de rendre vivant la peinture. Le tableau est filmé avec le cadre. Et quand il filme des paysages, on dirait que c’est du Courbet : il y avait de très beaux plans dans une forêt, avec l’écoulement d’un ruisseau, ou encore les reflets des feuilles dans les arbres. Pour moi, Straub, c’est : « pourquoi faire compliqué, quand on peut faire simple ! »
B et C : Alors, pour vous : c’est compliqué ou c’est simple ?
A : C’est simple ! Cela dit, Straub, je connais très mal, mais j’en connais autour de moi, qui sont fans de lui !
B : Oui ! J’en suis : je suis « fan » de Straub !
A : Moi, je ne suis pas fan, je connais très mal. J’en ai vu quelques-uns dont un, d’après Pavese, mais je ne sais plus le titre. Et puis Antigone, traduit par Brecht, aussi. Je ne suis pas fan, mais je lui reconnais un talent à Straub : il a le talent de filmer la vie secrète de la nature ! Mais, je connais très mal.
B : …la « vie secrète des textes », aussi !
A : Des textes ? Non. Antigone, j’ai trouvé ça intéressant, mais sans plus. Le film de lui d’après le texte de Pavese, je n’ai pas aimé… il filmait sans cesse les personnages de dos ! Et Pavese, c’est chiant !
C : Pour vous dire, moi aussi, quand j’ai commencé à lire Pavese, quand j’étais jeune, il y a longtemps de ça déjà, les Dialogues avec Leuco, j’avais trouvé ça chiant, aussi ! Mais, c’est par lui, Straub, avec ses films, que j’ai commencé à comprendre Pavese !
B : Euh, ça fait combien de temps que vous connaissez les films de Straub ?
A : Oh, c’est assez récent. Trois ou quatre ans…
B : Ah ! C’est pour ça ! Et vous ?
D : Moi, j’en avais vu un, il y a deux ou trois ans, d’après Pavese, aussi. Quei incontri…
B : Quei loro incontri : Ces rencontres avec eux.
D : Oui, voilà ! c’est ça ! Je n’ai pas tout compris, mais il y avait des aspects que j’avais beaucoup aimé : la façon de filmer la nature, comme ici, ou les dialogues entre les personnages. Ici, il y a eu les deux versions du film d’après Dante. Et comme je connais un peu l’italien, j’ai essayé de me refaire le deuxième film, qui est sans sous-titres, en recollant avec les mots que je connaissais de l’italien…
A : Je ne comprends pas qu’il y ait des fans de Straub. Pour vous, pourquoi c’est si bien que ça ?
B : On l’a dit tout à l’heure, il y a les textes, la nature. Mais, surtout, parce qu’il y a à l’intérieur une violence, qui n’est pas perceptible à tous… Tout à l’heure, j’étais dans la salle, et j’en voyais certains qui roupillaient.
A : Une violence ? je ne comprends pas ? Pourquoi dites-vous qu’il y a une « violence » ?
B : Cette violence, qui est « douce », c’est un arrachement au quotidien, c’est une violence qui oblige à s’adapter à un rythme qui n’est pas habituel, très doux même, et qui peut produire de l’ennui…
D : Oui, les films de Straub sont violents, je suis d’accord – il y a une violence assez inhabituelle, qui provoque de l’ennui : les gens qui s’ennuient, ils trouvent ça ennuyeux parce que ça sort de leurs habitudes… Et les sortir de leurs habitudes, c’est très violent pour eux – comme ici.
B : Voilà, il y a, si vous préférez, une violence anticonformiste, et ça dérange beaucoup de spectateurs. Une violence « anti-conventionnelle », si vous voulez, une violence de l’incompréhension qu’elle peut susciter, une violence de déroutement, qui est faite contre les habitudes de consommation de films des spectateurs ordinaires.

par Albin Didon
06:00 Publié dans Cinéma, culture, société | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : straub, pavese, rancière, autrement
mardi, 13 avril 2010
Converser - dans la facilité ? [2/2]

- Ce sont des approches, ou des éclairages – précieux parfois. Mais, c’est vrai : pas à chaque fois. Prenons quelques films. Pour les spectateurs qui découvrent pour la première fois L’Arche russe, de Sokourov – d’entendre juste après Douchet en parler, ça peut leur donner envie de le revoir une deuxième fois ! Pareil pour Saraband, si on ne connaît pas le film, ni la filmographie de Bergman. Pour ceux qui connaissent déjà, il est possible qu’ils n’apprennent rien ; mais ce n’est pas si sûr non plus ! Pour Hou Hsiao-hsien, avec Three times, c’est un peu différent. Il se peut que même après avoir entendu Douchet en parler, le spectateur n’ait pas envie de le revoir. Mais je dirais que ça viendrait alors plus du film – bien que ce soit un grand film !
- Mais, pour toi, qu’est-ce qu’il apporte en faisant ça – ce ciné-club ? Qu’est-ce qu’il apporte au fond, Douchet, lui qui a vu tant et tant de films, et écrit sur le cinéma ? Parce que moi, ce qu’il fait, ne me satisfait pas : il traite les films par-dessus la jambe, et me laisse toujours sur ma faim.
- Vous savez, c’est une discussion que j’ai souvent : « C’était mieux avant, à Jussieu », « Il se répète », « Il devient gaga »… Tout d’abord, je vais vous dire quelque chose que je dis parfois à quelqu’un de mon entourage, très cultivé, quand je le trouve un peu trop sûr dans ses affirmations. Ma phrase, c’est de lui dire – je le tutoie, mais, vous, je vous vouvoie : « Méfie-toi… de toi ! » Donc pour vous, ça donne : « Méfiez-vous… de vous ! »
- C’est intéressant ce que tu me dis là…
- Merci. Je précise : de votre façon d’aborder les films, le cinéma… et la critique. Ensuite, sur l’apport de Douchet, je dirais que c’est avant tout – et surtout – son amour du cinéma ! C’est aussi simple que cela. Vous savez, et j’y pense juste au moment où on en parle – à l’instant – le titre de l’un de ses livres, c’est : L’Art d’aimer. Et, finalement, il n’a jamais quitté ce programme ! A chaque fois, à chaque film, il ne cherche pas à délivrer sa « compréhension du film », mais, à communiquer, et diffuser cet amour ; sans jamais l’imposer aux autres. Ou, si vous préférez, sans asséner des vérités toutes faites ! Et sans jamais être irrespectueux à l’égard du spectateur ; sauf quand il l’a vraiment cherché ! Ce qui arrive, de temps à autres, hélas…
- Je te remercie de me donner cet élément – qui m’avait échappé…
- Eh, oui ! Il est pourtant essentiel ! Vous parliez de Metz tout à l’heure, et de la théorie. Douchet, il ne cherche pas là, dans le cadre de cet exercice, à « analyser » le film, à le disséquer devant tout le monde, parce que ce serait tuer le film ! Ce serait alors La Poule aux œufs d’or : à force de le disséquer, de voir comment c’est fait à l’intérieur, on tue « la chair » ou « le plaisir » du film ! Mais, j’irais plus loin encore. Regardez, cela fait près de cinquante ans – soixante même ! – qu’il délivre ce même amour. Donc, à de nouvelles générations, et à d’autres cultures ; sans être « dépassé » par son époque. Voyez, moi, j’ai reçu une partie de cet amour ! Il est toujours en phase avec les nouvelles générations. Vous savez, des critiques en phase avec plusieurs générations, je ne suis pas sûr qu’il y en ait beaucoup ; et qui ne soient pas obligés d’être dogmatiques !
- Mais, toi, tu es un inconditionnel !
- Ah, non ! Je suis ce qu’il fait, mais je sais aussi quelles sont ses limites. Vous savez, il nous est arrivé d’échanger des mots au sujet du ciné-club. Ainsi, je lui ai déjà fait part de quelques reproches, dans le privé – qu’il reçoit bien ou mal, d’ailleurs. Bref, je ne suis pas « inconditionnel », comme vous dites !
- Alors, pourquoi, toi, tu pourrais émettre des critiques ; et pas moi ?
- Mais, parce que – je suis désolé – nous ne sommes pas pareils !
- Ah ?
- Eh oui ! Comment dire ? D’abord, et ce n’est pas pour frimer, on peut dire que j’ai vu un grand nombre de films : si je disais dix mille, je mentirais, mais je n’en serais pas loin ! Mais, ce n’est pas seulement la quantité, c’est aussi la littérature qui va avec. Et la littérature de cinéma, je la connais plutôt bien, je crois. Comment dire, encore ? Disons, que j’ai le cinéma dans le sang, que j’en suis imprégné !
- C’est sûr, tu viens beaucoup plus que moi, à la Cinémathèque !
- Oui. Et, c’est déjà une grande différence. Je dirais ensuite, que je suis très « familier » avec le cinéma, et aussi la critique. Et si j’exagère – et je vais exagérer –, je dirais que je suis de la « famille » !
- Douchet, c’est un père…
- Euh, moi, je l’écris « P-A-I-R »…
- Ah, tiens ? pourquoi pas…
- Et, ce n’est pas pour me raconter. Et puis, j’ai admiré suffisamment de cinéastes – Straub, notamment – ou de critiques, pour savoir à quel moment m’en détacher ! « Tuer les pères », je l’ai souvent fait – et, je sais faire ! Bref, le cinéma, vient comme une troisième ou quatrième langue – j’en parle deux ou trois déjà – que j’ai, on va dire « adoptée », ou « apprivoisée ». Ce qui n’est pas votre cas. Vous, vous êtes extérieur – un visiteur. Mais, ce n’est pas pour vous disqualifier, c’est comme ça. Par exemple, tout ce que je dis là, pour quelqu’un de totalement étranger à la cinéphilie – ou au cinéma – ça passera facilement pour du fayotage. Mais, je pourrais encore vous répondre autrement. Je sais que vous goûtez un peu la philosophie, et que vous suivez Badiou. Bon. Je vais vous soumettre une hypothèse à laquelle je ne demande aucune réponse immédiate. Bien. Parfois, on peut lire sur des présentations de programme, une expression pour définir Douchet, et qui date de l’époque de la Nouvelle vague. Le petit jeu, ce sera moins de vous demander si elle est valable – pour moi, elle l’est assez – mais ce qu’elle implique, si elle est pleinement vraie. Et par avance, vous m’excuserez de vous quitter sur cette formule, mais je dois y aller. Donc, ses copains des Cahiers disaient de lui : « c’est le Socrate du cinéma ». Sur ce, au revoir.

par Albin Didon
06:00 Publié dans Cinéma, culture, société | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : douchet, cinéma, critiques
vendredi, 11 septembre 2009
LE REPENTI 2 : une série B interprétée par le sosie de Johnny.
- « Allo, Ministère des Finances, service des régularisations fiscales, j’écoute » fit une voix féminine affable.
- Bonjour Madame, euh… J’avais mis en dépôt quelques économies en Suisse et euh… Je viens de m’apercevoir euh… Que c’était illégal…Et euh...
- Je vous passe le service, mon cher Monsieur, ne quittez surtout pas. Une attente bercée par un extrait musical des 4 saisons de Vivaldi : l'automne...

- Allo, bonjour Monsieur, bienvenue au service amiable des redressements fiscaux. Dit une voix féminine enveloppante et voluptueuse.
- Euh... J’ai entendu dire que vous disposiez d’une liste de 3000 braves contribuables comme moi et que vous leur laissiez une petite chance de rédemption s'ils avouaient leur faute…
- Tout à fait, Monsieur, fit la voix envoutante , puis je prendre connaissance de votre nom ?
- Ah que oui ! Jean-Philippe Semette et mon transfert concerne la Suisse...
- Ah ? Gros silence au bout de la ligne. Des chuchotements, 20 secondes de blanc pour atteindre un autre poste…
- Allo, oui, Monsieur Eric Woerth, Ministre du budget à l’appareil, bonjour Monsieur S'mette, je peux vous appeler Johnny ?
- Si vous y tenez mais je ne saisis pas très bien pourquoi ?
- Arf ! Toujours aussi modeste ! Vous saviez que ma maman est fan de vous ?
- Ah bon, je ne me souviens pas l'avoir rencontrée ? En fait, je vous appelais pour…
- Ne vous inquiétez pas ! Je vous passe ma supérieure. Une attente bercée par un extrait musical des 4 saisons de Vivaldi : le printemps...
- Allo, Bonjour ! Ici Madame Christine Lagarde, Ministre de l’économie et des finances, vous me voyez honorée cher ami, de vous entremettre ! Auriez vous l’obligeance et la bonté de m’envoyer une photo dédicacée pour mes nièces. Ne vous inquiétez surtout pas, nous allons classer votre dossier avec diligence ! Ne quittez pas…
- Mais je ne viendrai pas à Paris en diligence, Madame… Une attente bercée par un extrait musical des 4 saisons de Vivaldi : l'été...
- Allo, ici François Fillon, Premier Ministre, bonjour Monsieur Halliday, pour Noël vous pensez à notre concert prévu à Matignon, je compte sur vous ! Je vous passe illico, Nicolas, ne quittez pas .
- Nicolas illico, qui est ce ? Pas de réponse. Une attente bercée par un morceau de musique baroque...

- Allo Johnny ! Ici Nicolas, ah ! Quel plaisir de t’entendre ! Quel bon vent t’amène ? Il paraît que tu as téléphoné à Bercy ? Mais tu es fou ! Il fallait m’appeler sur ma ligne directe : tu sais bien que tes problèmes d’impôts, on les résout beaucoup plus rapidement à l’Élysée qu’à Bercy ! Depuis, que cet andouille de Woerth a lancé son canular sur la supposée liste des 3000 réfugiés bancaires en Suisse, figure toi que tous les invités du 6 mai 2007 au Fouquet’s , des centaines de sportifs et de people ainsi qu'une bonne partie de membres du Medef n’ont pas cessé de m’appeler sur ma ligne directe ! Il y avait bien longtemps que Carla et moi n'avions autant rigolé et puis ça me fera des soutiens à bon compte pour mai 2012, hein ? Sinon comment va Lætitia ? Et Jade ?
- Mais… Euh … Pardonnez moi, Monsieur le Président, je ne suis pas Johnny Halliday, balbutiai-je, je m’appelle Jean-Philippe Semette : S-E-M-E-2T-E, épelai-je, comme SEMEUSE et FUMETTE. Silence gêné puis une interjection : « Ah les cons ! ». Pause lourde.
Attente ponctuée par un extrait musical des 4 saisons de Vivaldi : l'hiver... Un long moment de solitude glacée…
- « Allo, Ministère des Finances, service des redressements fiscaux, je vous écoute Monsieur Semette, reprenons tout à zéro : donc, vous avez gravement fraudé l'État... » fit une voix féminine ; revêche…
Allez tchin tchin à tout le monde, bonnes lectures, découvrez de nouveaux sites et bon dernier vrai week end d'été !
NB : pour ceux, nés pas plus tard qu'hier, le véritable patronyme de Johnny Halliday est Jean-Philippe Smet...
By cui cui, plumitif troupier, enquêteur fantoche, scénariste raté.
06:00 Publié dans Cinéma, culture, société, Economie, humour, Politique, Scènes de la vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (72) | Envoyer cette note | Tags : évasion fiscale, éric woerth, suisse, banques suisses, liste des 3000, fiscalité, paradis fiscaux, régularisations, christine lagarde, fouquet's
lundi, 03 août 2009
débris – collages

Dans le cinéma américain – et plus généralement, dans l’histoire du cinéma –, il y a une personnalité incontournable (certains ajoutent « hélas »), qui est aussi bien un « phénomène culturel » qu’un « cas à part », et qui – bien plus qu’un Spielberg ou un Cecil B. de Mille, voire Charlie Chaplin – parvient tout à la fois à concilier et diviser quasi simultanément les spectateurs (des moins regardants aux plus intransigeants) et la critique (de la plus servile à la plus pointue). Il s’agit de Woody Allen.
N’importe quel cinéphile tombe un jour sur un film de Woody Allen : certains sont devenus des « classiques » (Annie Hall, Manhattan), et d’autres ont une bonne réputation (exagérée) : Zelig, Manhattan murder mystery, Match point. Sans compter que l’auteur livre une production chaque année, à la régularité quasi métronomique… Avec Woody Allen, ce qui est bien, c’est que tout le monde peut en parler. Et, c’est peut-être justement ça qui est gênant ! Surtout que ces gens-là en parlent toujours comme un « sujet de discussion » : comme on parle de la pluie et du beau temps, du prix des tomates au supermarché, ou de la dernière mode vestimentaire. C’est que, quand on parle avec le premier (ou le deuxième) venu du « dernier-film-de-Woody-Allen », on est toujours à peu près sûr de ne pas parler de cinéma : c’est du pop-cinema ; ou de l’ « easy watching », si l’on préfère. Ou encore, comme dit Godard : « Woody Allen ne voit pas. »
Et, après tout, pourquoi pas ? Le cinéma, c’est aussi un moyen de sociabilité, qui apprend à l’occasion à être… tolérant. Soit. Ce qui est bien donc, c’est qu’on peut finir par savoir à qui on a affaire : les films de Woody Allen deviennent alors une jauge. Il y a les interlocuteurs qui ont retenu deux ou trois gags du film (ce qui est déjà pas mal pour un spectateur :-), un ou deux aphorismes [ce qui est déjà pas mal pour Woody Allen :-], ou ceux qui se sont émerveillés de tel ou tel procédé technique particulier (un floutage, par exemple). Un film, c’est aussi la possibilité de partager des moments badins, sans le poids de la gravité des catastrophes du monde, et loin des intrigues de pouvoir.
Si on reprend au début, disons, autour des années 70, Woody Allen, c’est quelqu’un qui a un certain talent (de dialoguiste, surtout), et beaucoup de « culture ». Très tôt, il invente son personnage burlesque : souvent maladroit, plutôt pleutre, très volubile, et obsédé sexuel névrosé (à moins que ce ne soit tout le contraire :-). Il est de sensibilité dite « de gauche », a lu (rapidement) Freud, Jung, Shakespeare, Dostoïevski et Tolstoï. « Marxiste, tendance Groucho », lançait-il à ses débuts. Le personnage au physique ingrat (petit, malingre et… à lunettes !!!) amuse les spectateurs, qui peuvent facilement s’identifier à lui, car c’est quelqu’un de « sympathique ».
Durant cette période, il réussit certains films au burlesque délirant : Bananas, Sleeper (Woody et les robots), Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe sans jamais avoir osé le pratiquer… Et, tout de suite après sa veine parodique, il atteindra une « reconnaissance mondiale » avec Annie Hall et Manhattan. Autour des années 80, ses réalisations semblent devenir à chaque fois un peu plus ambitieuses, plus mûres. C’est l’époque d’Intérieurs, Hannah et ses sœurs, September. On sent chez lui la volonté de rejoindre les œuvres graves et profondes de son maître depuis toujours : Ingmar Bergman. Et, beaucoup de critiques et de spectateurs loueront cette entreprise. Il abandonne progressivement son personnage, et régulièrement, il fera appel à des acteurs confirmés pour être ses doubles putatifs à l’écran : Michael Caine, Martin Landau ; et plus récemment : Kenneth Branagh, Robin Williams, Larry David, etc.
Dans les années 90, l’auteur, toujours aussi prolixe, livre annuellement une production, que les échotiers ont pris l’habitude, selon leurs humeurs, de qualifier, avec des variantes, de « drôle », « hilarante » et « irrésistible » ; et de moduler leurs compte-rendus autour de ses thèmes de prédilection : le couple d’intellectuels bourgeois en rupture, la religion, la culpabilité, la judéité, la psychanalyse, New York, le jazz… Mais beaucoup, même ceux qui se laissèrent séduire par le parfum de fantastique suranné ou le fond d’ « existentialisme pragmatique », commencent à se lasser. Les ficelles de scénario ne prennent plus : des personnages sympathiques, mais plutôt inconsistants, des gags répétitifs, des résolutions sans aucune portée. Parfois, un acteur (ou une actrice) suscite un intérêt poli(sson).
L’auteur installe ainsi sa routine d’habile amuseur et surtout celle du spectateur « conforté »… dans ses convictions. Et, c’est ce qui finit par irriter le spectateur exigeant. En somme, on pourrait dire que la « woody-allenisation » du spectacle – et la woody-aliénation du spectateur –, c’est le phénomène de l’auteur, à l’origine talentueux, qui se complait à refourguer sans discontinuer ses films en produits culturels, que le consommateur identifiera comme « convenables » sur tous les points de vue : qualité du spectacle (« c’est cultivé »), idéologie (bien-pensante), jeu des acteurs (conventions de la représentation) ; avec l’appui d’une critique bien indulgente. Alors, il reste les plus détachés, qui prennent la chose avec sérénité, pour son côté « ethnographique », en se disant que, même si ces films ne sont pas intéressants en termes cinématographiques, ils le sont pour ce qu’ils représentent à un instant « t » (une année, un mois ; ou, son jour de sortie), dans le champ culturel.
Ainsi, voir un film de Woody Allen, ce sera toujours un moyen de ne pas voir la dernière comédie crasse, oups, grasse avec Christian Clavier ; et aussi une façon de se dire qu’on a vu un film « intello », « d’auteurs ». Mais, du coup, on s’autorise à faire l’économie d’aller voir, dans un registre équivalent, les (grands) films d’Eric Rohmer, Luc Moullet ou João Cesar Monteiro. Par conséquent, ce n’est pas tant la personne de Woody Allen qui pose problème [évidemment, ça peut encore se discuter :-], que tout se « woody-allenise » !!!

par Albin Didon
06:00 Publié dans Cinéma, culture, société | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : woody allen, rohmer, moullet et les autres









