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vendredi, 02 octobre 2009

La rentrée littéraire - Partie 1

 

La rentrée littéraire
( première partie)
Comptes de faits
(la littérature des temps qui viennent)

 


Ainsi donc cette rentrée littéraire aura été marquée par un épilogue parfaitement inédit et inattendu. Le bientôt nonagénaire et définitif ex-président , qu’on imagine saisi d’une soudaine connivence avec l’univers des grandes dames de la littérature anglo-saxonne emperlée et qu’il a si longtemps admirées et lues en secret ( on le sait désormais), nous livre, sur le tard il faut bien le dire, dans une manière de style suggérant l’improbable généalogie de Barbara Cartland, Gonzague Saint Bris, Max Gallo, Ménie Grégoire et Frédéric Mitterrand, une ces oeuvrettes dont raffolent les midinettes , les hommes d’affaire surmenés, les gardiennes d’immeuble en formation permanente et les épouses délaissées.


On peut conjecturer que la motivation était forte, pour cet homme d’exception que son pays n’a pourtant jamais su reconnaître à sa juste valeur, et lui fit subir 3 décennies d’avanies répétées, après l’avoir porté si jeune au sommet. Cette impérieuse détermination se focalisa donc en un unique obsessionnel projet  : finir en beauté et « contre toute attente » damer le pion des ballamous fantasmant un dialogue des carmélites aux temps de la cohabitation, des chirac qui « lachent tout » (écartez vous !), et enfin et surtout des histrions névrosés qui saturent les médias de leurs gaudrioles de gnomes parvenus et de courtisanes en fin de carrière.

Les modalités concrètes d’accomplissement de cette eschatologie individuelle présentant quelques difficultés pratiques, notre Booz sur le retour fulminait sourdement, dans un état de vindicte redoublée depuis le camouflet que fut pour lui le rejet de son grand œuvre par un vain peuple, ingrat et ignorant : le grandiose traité constitutionnel consacrant l ‘Europe mirifique de la concurrence libre et non faussée.

Depuis lors, dans l’ombre et le recueillement tombal de son grand bureau lugubre, où le silence n’était plus rompu par aucune sonnerie de téléphone , assis un peu voûté désormais, il ruminait donc, pensif et prostré, le fourrage amer de l’ironique et cruel destin.; et dans le temps long de cette retraite subie, il arrivait cependant que son œil bleu et clair et encore égrillard, perçant sous les replis amassés des lourdes paupières tombantes, fixât un imaginaire poil pubien en un point sombre du grand tableau face à lui, à toute la distance de la vaste pièce, une de ces toiles sur le modèle allégorique de Bougereau, offerte jadis par un prince polonais, représentant, dans les styles combinés de la prise de la Smala d’Abd el Kader et de l’enlèvement des Sabines, la folie ultime et mortifère des nations incapables de discerner les mérites des meilleurs de leurs fils, en une scène assez confuse où, sur fond de ruines antiques évoquant les décombres de la république, des Mariannes voluptueuses se livraient dans une frénésie de luxure hystérique aux entreprises perverses de succubes contrefaits, figurant les imposteurs successifs .
( ici c’était juste une longue phrase pour marquer le coup de la rentrée littéraire)

Un jour cependant cette morose rumination inspirée au vieillard d’Estaing par celle des pensives vaches d’Auvergne que le petit Valery en culottes de golf apercevait jadis sous le ciel bas humide et brumeux des prairies de son enfance ; un jour donc cette occupation méditative des derniers jours sans autre objet qu’un
dasein réduit à sa plus simple expression végétative ; un jour enfin cette méditation solipsiste du grand homme incompris … prit fin.

Le ruminant conséquent expulse périodiquement des bouses, mais sa bouse à lui, il n’en doutait pas, allait être autrement plus coquette que celles de ses sœurs, de celles grossièrement faites d’herbes grasses et de criquets imprudents, et dans l’harmonie du temps ce serait une bouse « propre » dont la couche d’ozone n’aurait pas plus à souffrir que l’effet de serre n’en serait aggravé. Une bouse d’intellectuel éminent et bafoué, issue du compost deux fois digéré, aux acides forts de l’amertume et de la frustration, une sorte d’elexir de bouse tiré, en son alambic intime, de tout le glamour indémodable des secrets d’alcôve des têtes couronnées qu’il avait eu à connaître.


Ah ça, ils allaient voir ce qu’ils allaient voir, le riquet gominé et sa troupe de nains de jardin !

Ainsi par d’improbables ressorts, et suivant les fils tissés par des parques indifférentes aux supputations branchées des critiques littéraires, des journalistes et de toutes les obédiences médiacratiques qui font « l’opinion », ainsi se font et s’imposent des œuvres littéraires inouïes qui bouleversent les téméraires oracles des vanités terrestres.

En dépit du peu d’empressement manifesté par le landernau littéraire pour adouber ce brillant académicien au sein de son élite branchée, et de l’absence frappante de l’indulgence accordée en pareilles circonstances aux petites imperfections propres aux « premiers romans », il faut bien reconnaître à notre libidineux Rubempré du troisième age le mérite d’avoir parfaitement compris et appliqué les méthodes qui ont fait le succès de tant de petits marquis des lettres modernes médiocratiques . Du bègue bédé au manuel de carrière : parler de soi et surtout faire parler de soi, partout où ça parle et de toutes les manières possibles (au besoin en parlant des autres ) , du moment qu’on en parle (de soi), et que les autres en parlent. Et quant au contenu et au style, une seule règle : stimuler les ventes de mouchoirs jetables.

Au moment où j’écris ces lignes ( le livre est sorti ce matin) il est trop tôt pour préjuger de l’accueil populaire ou de la confirmation par la postérité du jugement tout en nuances de l’éditeur :
« Cette nouvelle oeuvre, intitulée LA PRINCESSE ET LE PRÉSIDENT, s’inscrit dans la tradition de ces récits épurés, sobres et parfaitement maîtrisés, en un mot classiques, qui, depuis le dix-septième siècle, ont fait la gloire de nos lettres. »

Alors aux remarques sarcastiques de nos beaux esprits germanopratins, si peu enclins à saluer comme un des leurs ce jeune romancier, tardif certes mais qui a su si bien conserver la fraîche candeur de ses aubades à l’accordéon, nous répondrons :
prenez en de la graines petits paltoquets !

Racler le parquet ça use vite les dents. La cocaïne et les UV ne vous seront pas bien longtemps des muses compensatoires , pas plus que la veulerie complaisante n’occultera durablement la parfaite indigence de vos insignifiantes productions.
Prenez plutôt exemple sur ces vieux crocodiles de la nullité populaire et sachez vendre un conte fée inepte « mais vrai » où des vieux notables libidineux et gourmés lutinent sournoisement des princesses demeurées .

Cessez les autocongratulations en circuit fermé, les échanges cycliques de médailles en chocolat et les hommage réciproques et circulaires. Ne vous contentez plus des pages livres de Libé, du monde , de télérama ou du figaro, de piles à la fnac et dans les relais H, soyez plus audacieux : visez les tête de gondole chez Leclerc !
Désormais vous devez troquer « un immense écrivain » contre :
« Vous l’avez rêvé, Gisgare l’a fait ! »
C’est le slogan de l’avenir des lettres décomplexées.

Et vive la rentrée car cette soupe infâme, multimédiatisée et indéfiniment resservie n’a pas pu empêcher des bons livres d’être écrits , malgré tout.

« But that is another story »

 

 

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Urbain.

 

NB du collectif : Le changement de planning de diffusion avait retardé la publication de ce billet envoyé bien auparavant les différentes réactions lues ici ou là sur ce même sujet au propos de cette sortie magistrale.

lundi, 17 août 2009

Le secret de la médiocrité 4

Le secret de la médiocrité 

En guise de conclusion

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"In girum imus nocte et consumimur igni"
réalisé par Guy Debord en 1978

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s’ouvre sur un plan fixe du photogramme ci-dessus

et la lecture en voix off par Debord, d’un ton posé, monotone et mélancolique,

du texte suivant :

« Je ne ferai dans ce film aucune concession au public.

Plusieurs excellentes raisons justifient, à mes yeux, une telle conduite ; et je vais les dire.

Tout d’abord, il est assez notoire que je n’ai nulle part fait de concessions aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des pouvoirs existants.

Par ailleurs, quelle que soit l’époque, rien d’important ne s’est communiqué en ménageant un public, fût-il composé des contemporains de Périclès ; et, dans le miroir glacé de l’écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d’une démocratie.

Voilà  bien l’essentiel : ce public si parfaitement privé de liberté, et qui a tout supporté, mérite moins que tout autre d’être ménagé. Les manipulateurs de la publicité, avec le cynisme traditionnel de ceux qui savent que les gens sont portés à justifier les affronts dont ils ne se vengent pas, lui annoncent aujourd’hui tranquillement que « quand on aime la vie, on va au cinéma ». Mais cette vie et ce cinéma sont également peu de choses ; et c’est par là qu’ils sont effectivement échangeables avec indifférence.

Le public de cinéma, qui n’a jamais été très bourgeois et qui n’est presque plus populaire, est désormais presque entièrement recruté dans une seule couche sociale, du reste devenue large : celle des petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces « services » dont le système productif actuel a si impérieusement besoin : gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. C’est là suffisamment dire ce qu’ils sont. Il faut compter aussi, bien sûr, dans ce public qui va encore au cinéma, la même espèce quand, plus jeune, elle n’en est qu’au stade d’un apprentissage sommaire de ces diverses tâches d’encadrement. »

Dans une certaine mesure j’ai conçu les trois épisodes précédents comme une médiation, au sens que j’y ai donné à ce terme, destinée à distinguer ce préambule de Debord comme une étape décisive dans le dévoilement du secret qui nous tient en haleine depuis quelques semaines. Le lecteur attentif aura trouvé dans ces trois textes préliminaires quelques éléments de nature à correctement informer son jugement au moment de produire sa propre opinion sur le manifeste de Debord, tel qu’il s’exprime dans le type de représentation que nous avons privilégié : le cinéma.

Debord a très tôt, dès sa période lettriste, choisi de s’intéresser au cinéma , en quelque sorte comme support le mieux adapté au métalangage du spectacle, son objet de prédilection ; et c’est donc pour nous un référent commode, mais ce qui nous intéressera ici c’est que ses positions esthétiques, telles qu’elles s’affirment dix ans après la rédaction de « la société du spectacle » ( également « adapté » par Debord pour le cinéma) , y sont fortement articulées à sa critique générale de la représentation des rapports sociaux , qu’il présentait lui-même comme un approfondissement de la philosophie de Marx.

Il faut également replacer cette démarche de Debord dans son contexte historique, ce qui revient à reconnaître sa profondeur visionnaire. Il publie en effet la « société du spectacle » un an avant le déclenchement des évènements de mai 68 et réalise « in girum » plus de deux ans avant le grand basculement des années 80. Deux moments emblématiques qui constituent des étapes importantes dans le processus d’inversion de la modalité de la médiation tel qu’il a été analysé dans les trois textes précédents. Nul n’a mieux vu et interprété que Debord les processus à l’œuvre en ces périodes, mais « la chouette de Minerve ne prend son vol que la nuit »  et Debord s’est éclipsé au crépuscule.

Trente années plus tard, la chouette est en mesure de nous rapporter la suite, depuis le lent effondrement de la critique sociale , celle des philosophes de circonstances dans la confusion et la délectation morose de leur constructivisme relativiste face aux inepties des nouveaux philosophes, faisant écho à la dilution de la gauche « morale » dans le matérialisme démocratique politiquement indifférencié, jusqu’aux pathétiques gesticulations des « radicaux libres » prêchant « l’émancipation du spectateur » comme palliatif à leur incompétence et leur vacuité conceptuelle.

Nous avions conclu l’épisode précédent en assignant à la conclusion de cette causerie la mission d’identifier les traits caractéristiques qui font de cette modalité actuelle de la médiation ( dont le projet est le « spectateur émancipé » au sein de la « démocratie d’opinion ») une modalité nouvelle dans la mesure ou elle produit des effets nouveaux, tels la « nullité » généralisée (en voie de généralisation) de la représentation spectaculaire et politique.

Or, ce qu’atteste le préambule de « in girum » c’est que ce constat de « nullité » n’en est pas une (de nouveauté), au moins du point de vue de Debord en 1978 et -oserai-je ajouter- de mon point de vue également, car c’est peu après la sortie de « in girum » ( que je n’avais pourtant pas vu à l’époque) que j’ai globalement cessé d’aller au cinéma, et peu avant que j’avais cessé d’en faire.

On peut naturellement objecter qu’une hirondelle ne fait pas le printemps (quand bien même il s’agirait plutôt d’un hiver ténébreux), et deux (hirondelles) pas davantage … peut-être, mais alors « combien d’hirondelles » pour faire de ce constat une vérité, et surtout depuis quand ? 

Pour identifier ce « trait caractéristique » de la modalité actuelle de la nullité, le « quand » et le « comment/pourquoi » qui en détermine l’apparition, nous débouchons donc sur la problématique du degré de vérité, perçu comme plus ou moins élevé ( notamment à la mesure du nombre de témoins qui attestent le fait) selon les périodes.  
J’écarte d’emblée l’explication par le recours au simple « Laudator temporis acti : C'était mieux avant » qui identifierait ce jugement comme induit d’une forme classique de nostalgie, dès lors que ce jugement déploratoire a été proféré ici même par des « juges » qui n’ont pas vécu cet avant , et dont la prise de conscience actuelle donne la mesure de l’évenement dans sa nouvelle et très forte intensité.

Bien plutôt nous avons été amenés, par tous les développements qui ont précédé dans cette causerie, au «moment» où , au terme d’un « renversement » historique et symbolique, l’opinion est devenue la mesure même de l’organisation sociale dans une forme elle-même en phase de propagation hégémonique la «démocratie d’opinion».  
On observera d’ailleurs que Debord, quelques lignes après le passage cité plus haut, a une formulation largement prémonitoire de la modernité de notre temps, car bien plus assurée et manifeste aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a trente ans :

« Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter »

Formulation qu’on rapprochera ( et opposera) opportunément de l’ « axiome » contemporain du spectateur émancipé ( dernier avatar critique, prétendument « de gauche » et « philosophique » de la société du spectacle ) :

« On présupposerait ainsi que les incapables sont capables, qu'il n'y a aucun secret caché de la machine qui les tienne enfermés dans leur position. »

Sans nous attarder à la question pourtant passablement problématique de savoir comment et pourquoi (et quand) les incapables vont devenir capables , dès lors que nous avons traité « préventivement » ce point ( et l’ineptie de « l’émancipation» sous-jacente) sous celui de la médiation nécessaire à la distinction du divers esthétique (comme première condition de possibilité de l’opinion) ; nous allons plutôt mettre en évidence le rapport fondateur entre les ignorants mystifiés et le secret caché de la machine . Ce rapport qui, vous l’aurez deviné, est (enfin) le secret même de la médiocrité, celui de la mystification des ignorants , celui dont nous avons déjà ( voir épisodes précédents) entamé le dévoilement sous la forme de la « médiocrité sans médiation », autrement dit : le marché , la médiation sous le seul ( réduite au ) rapport marchand.

Bref retour à Badiou

Le lecteur attentif ( et patient) des épisodes précédents aura gardé en mémoire la relation nécessaire que nous y avons établi entre la médiocrité ( en tant qu’elle représente la « population moyenne », et son « opinion ») et le concept badiousien de « matérialisme démocratique » désignant la démocratie marchande et représentative, sous la forme politique, économique et institutionnelle du « capitalo-parlementarisme » communément appelé « (neo)libéralisme », fondé sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale, et pour qui « il n'y a que des corps et des langages », et Badiou ajoute : « sinon qu'il y a des vérités ».  
Pour dire les choses très vite et n’en retenir que ce qui est nécessaire à la compréhension de notre élucidation du secret de la médiocrité (désormais très proche), nous nous contenterons d’informer le lecteur (qui par extraordinaire ne maîtriserait pas encore totalement le système philosophique de Badiou) que Badiou avait initialement développé ces idées dans un livre paru en 1988 « l’être et l’événement » , mais qu’il considéra devoir compléter son système (une ontologie associée à une philosophie de l’histoire) par une théorie de « l’apparaître » dans le « monde » de ces « êtres / vérités » au fil de l’histoire, autrement dit une phénoménologie.  

 

C’est ce qu’il fit en 2006 avec « Logique des mondes » qui pour reprendre les propres termes de Badiou est « une théorie des intensités de l’apparaître » « quelque chose est dans un monde avec un certain degré d’existence » cette intensité est variable en fonction des « situations » et au final « l’événement est un changement radical d’intensité » sous entendu « dans une situation donnée ».

Pour conclure ce « bref retour à Badiou » et en justifier la convocation dans notre démarche d’élucidation, je citerai un des meilleurs exégètes de Badiou ( Quentin Meillassoux) :

« L’intensité d’apparition d’un étant dans un monde, Badiou la nomme l’existence. 
Ainsi, Badiou tente de montrer qu’une nouveauté n’est pas tant la création à partir de rien de l’être du nouveau, mais, à partir d’un événement qui affole notre savoir ordinaire, la venue au jour intense de quelque chose de déjà-là, mais dont l’existence, l’apparaître, était profondément dénié par la situation. »

Parvenu à ce point, le lecteur, toujours attentif, voit normalement sa longue patience récompensée car il dispose à présent de tous les éléments qui donnent la clef de l’énigme. 

Résumons tout cela … brièvement : 
L’investigation que nous avons entamée sous le jour naissant de la démocratie d’opinion,  
nous a vu passer son matérialisme démocratique au crible de « l’invention de la tragédie » ;  
puis défaire de même l’histoire de son culte de l’opinion et éclairer son caractère profane et contingent à la lumière de l’aube des temps démocratiques ;  
nous avons découvert la mystification produite par la « médiocrité sans médiation »,  
et compris qu’elle attestait un processus d’inversion de la médiation dans le champ de l’opinion, annihilant toute distinction du divers esthétique au profit du rapport social marchand, en charge de la distinction des œuvres parmi leur diversité ( le divers du donné esthétique) à l’exclusion de toute autre détermination; 
enfin nous avons conclu au terme de l’identification du « trait caractéristique » de la modalité actuelle de la nullité, du « quand » et du « comment » qui en détermine l’apparition, qu’il ne s’agissait en fait que de la manifestation d’un degré de vérité, perçu comme plus ou moins élevé selon les périodes, et plus encore les situations. 

Tout ce chemin nous à donc ramenés à la structure ontologique et phénoménologique de la « logique des mondes » de Badiou. 

De même que Badiou explique parfaitement « ce dont Sarkozy est le nom » par le transcendantal pétainiste d’un monde où l’événement du matérialisme démocratique apparaît actuellement avec un degré d’intensité maximal ( notamment sous la forme bouffonne archi-médiatisée) ;  
de même nous pouvons conclure à partir des mêmes schémas conceptuels, et au terme de notre « longue chaîne de raisons » , que la « médiocrité sans médiation », qui caractérise la situation actuelle dans l’ordre de la représentation spectaculaire, sous la forme concrète du marché hégémonique, apparaît avec l’intensité d’un événement sous une forme de nullité (produite) qui n’est rien d’autre que la société du spectacle à un degré de vérité, d’ intensité maximale :

« quelque chose de déjà-là, mais dont l’existence, l’apparaître, était profondément dénié par la situation. »

Comme toujours ( dans une perspective marxiste) ce qui était dénié , comme dans le cas de toute marchandise, c’est le rapport social,  
c’est la marchandise en tant que forme de ce rapport social,  
c’est la représentation spectaculaire en tant que rapport social réduit au rapport marchand ; 
et ce qui apparaît , apparaît dans et conditionné par ce que Badiou désigne par le transcendantal
et ce transcendantal nous venons de voir qu’il correspond, trait pour trait, à « la société du spectacle », telle que Debord l’avait initialement identifiée et décrite. 

Pour se convaincre de ce dernier résultat, il suffira au lecteur scrupuleux de se référer au texte même de Debord , facilement accessibles sur Internet. Parmi bien d’autres, je lui soumets un passage qui caractérise assez bien ce transcendantal spectaculaire :

« Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le coeur de l'irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu'occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne. »

Alors, me direz-vous (du moins les plus attentifs d’entre vous) , « tout ça est bien beau », mais ça ne nous dit pas pourquoi maintenant, aujourd’hui, cette intensité maximale est atteinte .

À quoi je répondrai : mais çà … vous l’avez sous les yeux, devant vous … Simplement comme tout ce qui est de l’ordre du processus historique, à l’instar de l’être social, c’est à dire des rapports sociaux en général, pour le voir « sous » le réel il faut voir son devenir

 

Debord, en exergue du chapitre II de la Société du spectacle (« La marchandise comme spectacle » ), 
citait Lukàcs :

« Car ce n'est que comme catégorie universelle de l'être social total que la marchandise peut être comprise dans son essence authentique. Ce n'est que dans ce contexte que la réification surgie du rapport marchand acquiert une signification décisive, tant pour l'évolution objective de la société que pour l'attitude des hommes à son égard, pour la soumission de leur conscience aux formes dans lesquelles cette réification s'exprime... Cette soumission s'accroît encore du fait que plus la rationalisation et la mécanisation du processus de travail augmentent, plus l'activité du travailleur perd son caractère d'activité pour devenir une attitude contemplative. »  
(Histoire et conscience de classe).

Ce processus de soumission, sous-jacent à ce qui devient notre être social, s’applique naturellement symétriquement au « spectacle comme marchandise » sous des formes aujourd’hui historiquement repérables et qui ont déjà été clairement repérées, dans cette causerie même, mais aussi par tous les « bons auteurs ». Il faut même une bonne dose d’aveuglement (soigneusement entretenu il est vrai) pour ne pas l’apercevoir dans la réalité concrète de l’économie et de la politique du moment. 
Ce que, à proprement parler, Debord nous montre (dans « In girum »), au moment ou débute à l’approche des années 80 la sinistre période qui prend fin dans le délabrement complet que nous constatons à la mesure de la confusion actuelle, c’est que cette soumission repose d’abord est avant tout sur la nullification de ce que j’ai identifié comme la « médiation de la médiocrité » par le nouvel appareil idéologique, désormais totalement dépourvu de toute dialectique et donc entièrement déterminé par la « libre régulation bienveillante et spontanée » du marché. 
Il y avait sans doute de troublantes résonances prophétiques dans la suite du
préambule d’ « in girum » , très peu conforme à la doxa de l’époque si on se souvient qu’on est alors en 1978, que trois ans encore nous séparent des « années Mitterrand », et  du « programme commun » de gouvernement ( on ne parle pas encore de « gouvernance » en ces temps archaïques ) d’ « union de la gauche », et que dès ses premiers instants, cette période inaugure la forme canonique des temps à venir : le spectacle/simulacre commémoratif. Une modalité de la représentation sociale spectaculaire en forme de « catharsis par procuration » qui va parfaitement accomplir ce que Debord désignait dès le premier chapitre de la société du spectacle en citant Feuerbach :

I. La séparation achevée

« Et sans doute notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à  la réalité, l'apparence à l'être... Ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L'Essence du christianisme)

Je dis bien dès les premiers instants car on a vu alors , dès l’annonce « médiatisée » de la victoire de Mitterrand, le « jeune » Rocard d’alors (se) figurant un saint just post-moderne convoquer par voie radiovisée,  le « peuple de gauche », le soir même de « sa victoire », à reprendre symboliquement (déjà) la bastille où il saura mobiliser toute son austère éloquence ( hélas désormais réservée aux pingouins) pour annoncer les couleurs chatoyantes du matérialisme démocratique à venir . Une commémoration un peu improvisée (urgence du moment historique), mais immédiatement complétée par le dispositif symbolique (et spectaculaire) plus « construit » de l’auto-panthéonisation  mitterrandienne ( on n’est jamais si bien servi que par soi-même). Et dans la continuité de ces brillants débuts, efficacement secondé par son histrionnant préposé aux festivités spectaculaires, le « prince de l’équivoque » pourvoira d’abondance toute la décennie. C’est ainsi qu’on pourra, au point culminant de l’année 89, jouir du florilège de bienfaits que constituèrent : l’inauguration du Grand Louvre, de l'opéra Bastille, et de la Grande arche de la Défense, et surtout la très symbolique Célébration du bicentenaire de la Révolution française. 
Trois mois plus tard c’était la « Chute du Mur de Berlin », la « fête » était désormais « complète » c’est à dire « mondialisée ».

Vingt ans après …bouclant la boucle, le carrosse s’est quelque peu re-transformé en citrouille à l’image du dernier en date des courtisans zélés du petit pourvoyeur d’hadoperies à talonettes : le neveu du prince défunt (désormais en charge de la « médiocrité sans médiation » pour le compte du prince bouffon), commémorant un autre panthéon sur le mode « décomplexé ».

Et voilà cher lecteur (attentif et patient) comment , au terme de trois décennies de nullification de la médiation, de « déconstruction » opérée successivement par les « intellectuels organiques » puis les « intellectuels spécifiques » , puis les « nouveaux philosophes » en même temps que les « nouveaux anti-philosophes », d’antipsychiatrie en « biopolitique », de « gouvernementalité » en dénonciation de la « barbarie matérialiste », d’athéisme militant en nouvelles spiritualités, les « processus de subjectivation » se multiplièrent  à grands renforts de « dispositifs », de  « réseaux » voire de « rhyzomes », pour affronter les « biopouvoirs » d’une coté et le « totalitarisme collectiviste» de l’autre .Tout ce joli monde postmoderne ,s’affrontant farouchement sur la scène mondaine en une vaste et longue opération à somme nulle, eut au moins ce trait commun unanime : conchier l’archaïque dialectique, aux motifs parfaitement convergents du nietzschéisme de gauche et de la réaction de droite la plus traditionnelle.  Ces conflits pichrocolins , déployant leur transcendantal spectaculaire et opérant dans les limites qu’il leur fixe, eurent le seul résultat téléologiquement assigné par la société du spectacle : la réduction des rapports sociaux aux rapports marchands et leur travestissement spectaculaire.  

Concrètement , pour en arriver à cette réduction il a fallu, au nom du primat falsifié de la liberté, disqualifier « idéologiquement » toute médiation, transmission , ordre, norme, hiérarchie de connaissance et la connaissance elle-même, pour que ne subsiste et ne prospère sur ces décombres que la médiation « spontanée » … du marché. Enfin pouvait « apparaître » le cyborg postmoderne idéal : le « spectateur émancipé », dans toute la nudité « unidimensionnelle » de sa libre déréliction, sur fond de spectacle généralisé et de « concurrence libre et non faussée » de tous les dogmatismes les plus aliénants et les plus rétrogrades.  

Voici donc, chers lecteurs ( du moins le peu qu’il en reste), le secret de l’extension actuelle du domaine de la médiocrité : désormais « décomplexée » , elle n’est plus elle-même, elle n’est plus ce qu’elle était , ontologiquement et « en droit » : elle n’est plus médiocre, au sens où elle ne revendique plus une moyenne ou une majorité mais une totalité

En ces temps nouveaux qui s’ouvrent sous le régime de la « démocratie d’opinion » accomplie et déployant toutes ses conséquences désastreuses, nous avons compris aussi et surtout que la vérité de cet « événement » c’était la révélation, le « dévoilement » final d’une mystification.

Car en dépit du déploiement hégémonique, et d’abord économiquement déterminé, de la médiocrité sans médiation, accaparant toutes les superstructures de la domination idéologique et y imposant les formats normalisés les mieux appropriés à la plus value marchande, c’est à dire le conformisme le plus auto-répétitif possible, garantissant la reproduction des intérêts et privilèges des oligarchies dominantes ;

en dépit de trente années de renforcement du capitalo-parlementarisme démocratiste ;

en dépit de tout cela … la médiocrité ne recouvre pas et ne pourra jamais recouvrir la totalité

Quand la totalité est encore distincte de la médiocrité ( de la moyenne ) une dialectique subsiste, à proprement parler, et l’être social y demeure pensable, imaginable et représentable, à soi-même et mutuellement c’est à dire socialement. La détermination de la médiocrité est, de facto, et comme il a été dit en préambule de cette causerie, une nécessité ontologique, propre à toute multiplicité. Elle ne peut prétendre à englober la totalité sauf à se nier elle-même.

Dans l’ordre de la représentation, l’art subsistera, y compris dans la représentation spectaculaire, car il est précisément le mouvement dialectique d’affirmation , de détermination, par négation dialectique … de la médiocrité.

En bref, au terme de toutes ces considérations plutôt déprimantes, je vous livre quelques résultats très assurés et très réconfortants : la médiocrité est un fait d’expérience nécessaire , plus et mieux encore : nous avons d’autant moins de raison de la redouter qu’elle est la condition d’affirmation, de détermination (négative) du fait artistique.

Tout le problème, tout le corps de situation qui évolue et fait varier avec lui le degré de vérité/apparition de l’art, en rapport inverse du degré de vérité/apparition de la médiocrité, est déterminé par une caractéristique historiquement contingente aux rapports sociaux et singulièrement aux rapports de production. Cette caractéristique se manifeste sous un rapport idéologique mais résulte , en dernière analyse, des rapports de production .


Pour conclure (eh oui !) en revenant, comme il se doit,  à notre cas d’étude concret : le Cinéma, nous voyons aujourd’hui que, là comme ailleurs, le modèle « dominant » est déjà dénié, contredit par des alternatives pratiques qui permettent aujourd’hui de produire des films ( en HD video par exemple) a très faible budget, donc en s’affranchissant des contraintes associées au mode dominant de production. Cependant la domination demeure assurée par le biais des médiations opérant la distinction : la diffusion et la « communication », étapes du processus économique assurant le degré de « visibilité » de l’œuvre, c’est à dire son degré « d’existence » comme nous avons vu plus haut. In fine et au point où nous en sommes c’est l’étape de « communication » qui demeure le seul obstacle durable car la longue période qui s’achève a largement décimé les rangs des médiateurs « capables » et autonomes.

Les « maîtres » qui peuplent la « démocratie d’opinion » , fruits de la longue « déconstruction » évoquée plus haut, sont bel est bien des maîtres ignorants, parfaitement conformes à l’idéal des sectateurs de « l’émancipation du spectateur » qui candidement l’appellent encore de leurs voeux ( sans même s’apercevoir que leur « vœu pieux » est exaucé de longue date). 
C’est pourquoi un dernier passage du texte qui à ouvert cette conclusion :

« Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu’il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter. »

en éclairant l’inéluctable effondrement en cours de ce régime de mystification, déjà visible , m’incite à laisser la conclusion à un indécrottable et sympathique optimiste :

Daniel Bensaïd  « :Quant à la distinction entre « événement » et simulacre ou anecdote médiatique, j’en dirai deux choses. Il y a une théorie formelle de cette distinction, complètement déployée [par Badiou] dans Logiques des mondes. Cette théorie concerne l’intensité d’apparition et la nature logique des conséquences. Mais il est vrai cependant que la formalisation venant toujours tard, il y a une dimension de pari, d’absence de garantie, qu’on ne peut éliminer. Le militant l’est à ses propres risques, même s’il consolide, chemin faisant, les raisons de tenir ce qu’il soutient pour fondé. »

 

Urbain

vendredi, 07 août 2009

Le secret de la Médiocrité et les origines de la Nullité

 

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Causerie estivale en quatre parties

Le secret de la Médiocrité et les origines de la Nullité 

Troisième partie :

De la médiocrité  comme expression d’un rapport social générique 
au spectaculaire intégré.

Résumé des épisodes précédents. 
Après l’avoir caractérisée comme détermination principale de la médiocrité (en tant que nature et manifestation de l’opinion « moyenne »), les deux premières parties de cette causerie ont porté sur les modalités d’usage de l’opinion dans ses deux principaux domaines d’application sociale : la politique et l’esthétique ( circonscrite ici à la représentation spectaculaire) , en mettant en évidence la symétrie inversée qui a marqué l’évolution des modalités de l’opinion dans ces deux domaines. Le mode de démocratie « directe » ( sans médiation) étant progressivement passé du domaine politique au domaine esthétique de la représentation spectaculaire, tandis qu’inversement le mode de la « médiation représentative » désertait le terrain  esthétique et spectaculaire pour s’imposer sur le théâtre politique. Cette inversion modale ( de l’opinion) a été stigmatisée dans la désignation contemporaine de « démocratie d’opinion », modalité de la démocratie elle-même marquée par le dernier rejeton en date de idéologie (libérale) dominante : le « démocratisme ». 
Au prix d’un petit détour ontologique nous avons également pointé les contradictions inhérentes à cette idéologie dominante, reposant sur le primat (ontologiquement inconsistant) de la « liberté » sur l’égalité, notamment la vaine prétention (démocratiste) consistant à « émanciper le spectateur ».  

Ce troisième épisode va être l’occasion d’éclaircir la relation entre ces notions dérivées (  des vicissitudes de l’opinion), essentielles à la compréhension du secret de la médiocrité : distinction ( du divers esthétique) ,  primat libéral de la « liberté » sur l’égalité , nécessité induite de la médiation ( de la distinction), et représentation ( de l’opinion, de son sujet et de son objet). 

Petit détour historique en forme de repoussoir idéologique. 
La vulgate répandue « à l’ouest » tenait jadis les pays de l’au delà du « rideau de fer » pour soumis à la tyrannie de la « médiocrité ». Une manière de reconnaître le communisme (assimilé au stalinisme) comme une forme de démocratie « directe » puisque l’application totale et absolue de jugements et décisions issus de l’opinion majoritaire n’est rien d’autre que la promotion de ce type de « dictature ». De fait les « pays de l’est » , ceux du « socialisme réel », ne furent pas plus ceux de ce genre de tyrannie que ceux de la « dictature du prolétariat ». On y vit bien plutôt prospérer cette forme d’oligarchie bien connue qu’est la « bureaucratie », sans doute « médiocre » à bien des égards mais assurément pas au sens qui nous intéresse de « manifestation de l’opinion moyenne ». Il n’est pas indifférent cependant de s’intéresser à ce que fut le sort réservé à la représentation spectaculaire, dans un contexte de rapports sociaux où l’opinion individuelle ne disposait plus du moindre espace de « liberté », et où la distinction opérée parmi le « divers esthétique » relevait d’un formalisme totalement figé, réputé servilement appliqué par des artistes et intellectuels « organiques », fonctionnaires d’état. Or quiconque est un peu averti des choses de l’art sait que du plus profond de la période stalinienne à l’effondrement ( 60 ans plus tard) de la gérontocratie des apparatchiks et du « mur » qui les « protégeait », pendant toute cette longue période contrainte par une oligarchie bureaucratique omniprésente et omnipotente , la création artistique persista, aussi vivace dans cet « au delà » du rideau de fer qu’en deçà de ce dernier. 
Pour se limiter à notre point de vue du moment, donc restreint au cinéma il suffira de passer en revue les cinéastes et les œuvres qui ( pour ne parler que des russes) de Eisenstein à Tarkovski, en passant par Vertov, Paradjanov, etc. attestèrent ( en même temps que leur grande disparité) de cette créativité vivace des artistes ayant émergé à la notoriété au sein de la « grisaille soviétique », et cela en dépit du dogme idéologique omnipotent, de la contrainte formelle du « réalisme socialiste » et de la très pesante idéologie dominante du « communisme de caserne ». 
D’où on ne conclura pas que le stalinisme fut, jusque dans sa phase « gérontocratique », le géniteur fécond, pourvoyeur constant d’une pépinière de talents, mais plus prosaïquement qu’à cette époque éminemment dialectique ( la « guerre froide ») la diversité artistique la plus improbable trouvait à se manifester dans les contextes les plus hostiles .  
Quand je dis manifester il est important de bien voir que sous ce terme il s’agit bien de désigner tout un processus « d’apparition » (au sens phénoménologique) qui va de l’émergence des artistes (en tant qu'auteurs et agents effectifs du processus), à la diffusion généralisée et « visible » de leurs œuvres , en passant par la production de ces œuvres . Un processus qui ne trouva à accomplir sa finalité ultime (la réception des œuvres par un public déjà « mondialisé ») que par ce que les médiations nécessaires permirent leur distinction ( leur filtrage et leur sélection parmi les « divers esthétique » des œuvres concurrentes, faites ou à faire), c’est à dire, à proprement parler leur médiatisation.  
On observera également au passage que le type de « marché mondialisé » où s’échangeait cette production n’avait guère de rapport avec ce qu’on met sous ces termes aujourd’hui. 
On observera enfin, sur la foi de ce même constat historique, qu’en dépit de ( et sans doute largement à cause de) déterminations réciproques et contraires, les idéologies dominantes ( à l’Est comme à l’Ouest) laissaient une large place à l’expression d’une représentation symbolique des rapports sociaux qui ne relevait aucunement du culte du « fétiche de la marchandise », et encore moins de la « tyrannie de la médiocrité » ( le moins qu’on puisse dire est que les œuvres de Tarkovski ou Paradjanov, pour ne parler que de ceux-là, ne répondaient guère à une « demande du grand public », à l’Est comme à l’Ouest)  .  
Ce bref détour historique illustre dialectiquement (et contradictoirement) les thèmes ( d’élucidation de la médiocrité ) , posés en préambule de cet épisode, en associant la distinction ( du divers esthétique), le primat libéral de la « liberté » sur l’égalité, et les rapports déterminants entre les formes de médiation , la représentation et l’opinion « qu’on s’en fait ». 
On peut déjà en conclure en effet ( du fait des contraintes de brièveté de ce genre d’exercice je développerai ce point , au besoin, dans les commentaires) qu’une seule contrainte se présente comme véritablement décisive : celle de la distinction, c’est à dire l’étape du processus qui permet de sélectionner parmi les artistes et les œuvres constituant le « divers esthétique » offert aux opinions individuelles, celles qui seront effectivement produites et considérées (par ces opinions).  
On observera aussi le caractère de nécessité de la médiation en regard de à la distinction, au sens que j’ai initialement posé pour ce terme : pour que l’opinion s’exerce ( et d’abord individuellement) elle ne peut le faire que séquentiellement sur des œuvres préalablement distinguées et portées à son attention. 
Or la nécessité de la médiation se déduit de l’impossibilité de produire individuellement une hiérarchie ( un ordre sur lequel appuyer cette sélection ) autonome et individuelle, et individuellement produite, s’appliquant « spontanément » et im-médiatement sur l’ensemble du donné esthétique *. Cette impossibilité se déduit elle même de celle produite ( dans le contexte socio-historique du démocratisme libéral ) par le « primat de la liberté » ( sur l’égalité) : sur quoi ( et comment) fonder cette hiérarchie si « l’être social » est d’abord déterminé comme « libre » et secondairement « égal » ; c’est à dire l’aporie pratique de la distinction. 

On peut en conclure enfin ( et c’est le point essentiel) que cette médiation, et elle seule, détermine les conditions « a priori » de manifestation de la « médiocrité », et aussi bien ses effets , notamment en rapport avec la qualité des œuvres distinguées . Une conclusion qui peut spontanément s’exprimer en termes purement marxistes : la médiocrité n’est pas une qualité , elle est simplement et factuellement l’expression ( l’idée, la mesure et la conséquence) d’un rapport social, et même la mesure la plus im-médiate du rapport social le plus général : celui du nombre. De ce fait elle n’est pas dissociable de ce rapport social, de son contexte et du processus sous-jacent.  
Si donc nous rapportons (ce que je me suis efforcé de faire jusqu’ici) cette expression au rapport social qu’elle exprime et au contexte de la représentation de l’opinion, singulièrement dans le domaine des arts (exemplifiés dans la représentation spectaculaire), et après avoir dégagé les traits spécifiques de ce type de représentation et ses modalités au fil de leur généalogie historique (en parallèle avec la généalogie concomitante de la représentation politique) au sein de la « société du spectacle », alors nous parvenons à ce point d’élucidation du « secret » que la « clef » de l’énigme est totalement extérieure et indépendante de la médiocrité en tant que telle, et qu’elle réside dans la modalité actuelle de la médiation opérant la distinction

Pour parvenir au terme de notre enquête et résoudre l’énigme il ne reste plus qu’à identifier les traits caractéristiques qui font de cette modalité actuelle ( dont le projet est le « spectateur émancipé » au sein de la « démocratie d’opinion ») une modalité nouvelle dans la mesure ou elle produit des effets nouveaux, tels la « nullité » généralisée (en voie de généralisation) de la représentation spectaculaire et politique. 

Après avoir décrit, au fil des épisodes précédents, les évolutions de la distinction opérées par la « société du spectacle » au cours de sa gestation jusqu’au présent stade du post-modernisme démocratiste, nous verrons dans le prochain (et dernier ?) épisode comment ce stade du « spectaculaire intégré » , modalité actuelle de la médiation, voudrait que « Désormais, le spectacle soit présent partout » et corollairement (ou du moins « tendanciellement » comme on dit aujourd’hui) « l’art, nulle part ». 

Urbain Glandier

* Pour faire « court » j’ai volontairement éludé ici quelques questions pourtant passablement problématiques, en regard de la distinction « sans médiation », telles que : 
- sous le rapport de l’égalité : la possibilité concrète de la distinction supposant comme préalable que chacun , individuellement, ait atteint le même niveau d’information de son jugement, permettant de poser chaque opinion ( produite par un tel jugement individuel) comme équivalente à n’importe quelle autre de ce point de vue. 
- sous le rapport de la liberté : le problème de l’autonomie des jugements et opinions induites, notamment à l’égard de leur contexte social et culturel.

mercredi, 15 juillet 2009

Le secret de la Médiocrité et les origines de la Nullité.

Causerie estivale en quatre parties

Deuxième partie :


Histoire abrégée de l’opinion :
vers le  « spectateur émancipé »
au monde merveilleux de la Démocratie d’opinion
(un modèle historique)

 


Résumé des épisodes précédents :


Dans la première partie de cette causerie, je  suis  parti d’une hypothèse associant la médiocrité et le concept badiousien de Matérialisme Démocratique, assumant donc que la médiocrité incarne l’état moyen et majoritaire d’un corps social pour lequel « il n'y a que des corps et des langages » , et fondé sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale. Ce mode d’être social récuse par nature toute « idée » au sens de « vérité » commune et stable, opposable au relativisme de l’opinion et à sa « liberté » dont se déduit tout son principe « démocratique ».
J’ai dégagé la contradiction essentielle de ce démocratisme en regard du principe d’égalité : son incapacité à déterminer quelque hiérarchie (de valeur) que ce soit, susceptible d’ordonner sa propre diversité, tout en demeurant dans ce primat ( d’égalité ) *.
Par comparaison avec la médiation de l’opinion opérée par le système représentatif  dans l’ordre politique, j’ai proposé la notion de « médiocrité sans médiation » pour rendre compte de la modalité effective de l’opinion dans l’ordre spectaculaire, opérée sous la forme concrète du « marché ».
Ensuite j’ai rappelé que le stade initial de la démocratie fut inauguré dans l’ordre de la re-présentation par « l’invention de la tragédie » et les pratiques et rapports sociaux qu’elle instituait.
J’ai observé que le mode initial, « formel, organique et institué », de ces rapports et pratiques était complètement antinomique avec la « médiocrité sans médiation » et l’application compensatoire du marché comme mode inversé (de la distinction/sélection : ce point sera davantage développé plus loin) .
J’ai enfin pointé le fait que, pour élucider le secret de cette médiocrité, il fallait donc dégager le sens du processus historique qui a permis cette inversion, fondatrice du matérialisme démocratique et dont la « médiocrité sans médiation » est le symptôme le plus manifeste et le plus effectif.

Pour parvenir à mes fins déclarées, l’ensemble de ma démarche analytique a reposé, et reposera principalement sur un dualisme de la re-présentation « socialisée » :

  • le mode de re-présentation « spectaculaire » , prenant pour modèle le théâtre (préfigurant ses autres modalités et in fine le Cinéma) .
  • et le mode de re-présentation « politique » : le système de la démocratie électorale représentative , prétendument « démocratique ».

L’ « opinion », ses modalités d’expression et ses usages et singulièrement dans sa double extension au « jugement » (de goût ) et à la « prise de parti » demeureront ce qu’il s’agira d’élucider, sur l’hypothèse que la médiocrité « médiane » en est l’instance « majoritaire ».

Eclairer le processus historique qui a pu promouvoir la médiocrité au statut hégémonique et im-médiat qui est le sien aujourd’hui, en partant d’un état initial où son incidence sur les rapports sociaux était in-signifiante, et où la détermination fondamentale était inversement  « politique, démocratique et instituée » , et en pratique appliquée comme telle, voilà qui pouvait me conduire à de (trop) longs développements. J’ai donc résolu , sur le modèle de la première partie, de figurer ce processus par une brève et simple analogie portant sur l’évolution du statut de « l’opinion » et de ses modalités ( de détermination et d’expression) dans les domaines respectifs de la politique et de la représentation spectaculaire .
Paraphrasant la considération liminaire de Marx à propos de la marchandise, je dirai, à titre de préambule de cette brève histoire ,  que l’opinion « paraît au premier coup d'œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. »

Vicissitudes de l’opinion.
En tant que forme majoritaire implicite de l’opinion, la médiocrité a connu des fortunes et des statuts variables au fil de l’histoire conjointe du spectacle communautaire et de la démocratie . Si le rappel des conditions de la représentation théâtrale et de la « tragédie » du temps des cités grecques était spécialement éclairant à cet égard, il nous faut ici le compléter d’une considération plus générale portant sur « l’opinion » dans son rapport direct avec la pratique de la démocratie.
Nombre d’illusions et d’idées fausses ont perduré jusqu’à ce jour sur le système institutionnel et le gouvernement d’Athènes mais il est parfaitement acquis et scientifiquement attesté aujourd’hui que pour l’essentiel ce système fut d’autant plus démocratique ( au sens initial du terme) qu’il ne reposait pas ou pratiquement pas sur des élections et des institutions représentatives. En bref, on sait aujourd’hui que l’essentiel des mandats publics individuels étaient attribués par tirage au sort et que l’autorité conférée par ces mandats se limitait au domaine administratif et réglementaire, avec une contrainte forte d’obligation de résultat : le mandataire , candidat à une fonction et désigné à cette fonction par tirage au sort, risquait de très lourdes condamnations si son mandat aboutissait à de mauvais résultats . En revanche toutes les « lois » d’ordre proprement « constitutionnelles » ou « organiques » étaient votées par  l’ensemble des citoyens et non par une instance représentative.
Bref : Dans l’ordre politique et institutionnel , il n’y a pas de médiation entre la diversité des opinions individuelles et les institutions formelles destinées à gouverner la cité et sa communauté d’individus, et notamment pas d’élections ( au sens de vote) ni de candidats ( a fortiori de « partis » ) appelés à rallier des « suffrages » qui n’ont pas lieu d’être ( le tirage au sort tient lieu de mode de sélection éventuel) . Les « lois » sont le fait de la communauté toute entière (du moins celle des citoyens).
Ces passionnantes questions ne peuvent être développées dans le cadre de ce type de texte et je ne pourrai donc m’étendre sur le sujet sinon pour rappeler que pour autant qu’ils adoptèrent l’idée démocratique les penseurs majeurs impliquées dans l’histoire de la démocratie depuis cette aube grecque ( d’Aristote et Platon, à Rousseau, Marx, etc .) identifièrent sans ambiguïté le système représentatif  à « l’oligarchie » et non pas à la démocratie.

C’est le « transfert réciproque» ( des modalités d’exercice de l’opinion ) qui donne le sens de cette histoire, au fil de transformations successives dont les étapes majeures peuvent être rappelées brièvement :
Avec l’effondrement d’Athènes, des cités puis de l’hégémonie hellénistique, on assiste parallèlement à celui de la philosophie classique ( Platonisme, Aristotélisme ) et son remplacement progressif par des spiritualités dogmatiques ( pseudo-philosophies morales, religions monothéistes, sectes ) mieux adaptées aux « temps obscurs » qui s’ouvrent alors . Dans la perspective qui nous intéresse ces temps sont également  ceux de la disparition de la démocratie originelle , à laquelle se substituent divers succédanés démagogiques . Pour résumer on passe d’emblée de la démocratie à la démagogie, de la Tragédie au Cirque, du citoyen au spectateur, sous l’œil naturellement bienveillant de toutes les formes de pouvoir qui ont succédé à celui du « citoyen ».

Les régimes féodaux qui suivront ceux des empires épuiseront ensuite toutes les déclinaisons du spectacle , convoqué à la fois au divertissement et à l’édification. Mais, pendant toute cette période, la distinction ( des œuvres et de leurs auteurs) demeure soumise à divers principes d’autorité déterminant une hiérarchie ( de la valeur des œuvres ). Factuellement et de manière générale le « goût vulgaire » est récusé (comme critère de distinction ) mais la « contrainte démagogique » impose qu’il soit satisfait, au moins de manière mutualisée, car il est postulé comme « matériellement » impossible de donner accès à tous aux œuvres « distinguées » ( de la masse in-forme du divers ) par et pour la minorité dominante. Une instance mutualisante ( et réputée « objective ») est donc « convoquée » au mode de la marchandise spectaculaire comme pour toute marchandise : le marché. La configuration des rapports sociaux en est profondément bouleversée et une contradiction y émerge à la mesure de la tension croissante entre « l’arbitraire » et la domination qu’il impose dans l’ordre de la hiérarchie sociale ( de classes et de pouvoir), et « l’objectivité » qui se déploie dans l’ordre de la représentation symbolique des rapports sociaux (génériques comme intersubjectifs). En effet ces rapports symboliques sont marqués par la généralisation d’une médiation « objective » , opérée par diverses « oligarchies spontanées » qu’on pourrait décrire comme des « communautés d’opinion instituées », en charge de la nécessaire médiation ordonnant le divers.
Cette contradiction sera une première fois dépassée avec la mutation profonde induite par la Révolution française : le citoyen « est de retour », la représentation retrouve une fonction médiatrice éminente, mais non plus dans l’ordre symbolique et spectaculaire, à l’inverse elle prend la fonction initialement assumée par les citoyens eux-mêmes, aux temps anciens de la « démocratie directe ».
La représentation investit la sphère politique : c’est la première phase de l’inversion démocratique, coïncidant avec la fin des anciens régimes et l’avènement de la forme bourgeoise de la domination : le libéralisme. C’est la généralisation ( au mode politique) de la « représentation instituée » qui s’opère en reproduisant , dans la sphère de l’expression des opinions politiques , le mode « oligarchique » jusque là confiné dans la sphère « spectaculaire». 
Dans le même temps où se manifeste la substitution progressive du mode oligarchique à l’arbitraire absolu des empires et divers système dits d’ancien régime, on peut voir en quelque sorte un « progrès symétrique » permettre à la « démocratie directe » de réinvestir le spectacle .
C’est ce mouvement qui naturellement va promouvoir la médiocrité en une forme constituée « implicite » de « médiocrité sans médiation », où la médiation , autrement dit la fonction de « filtrage » dans le divers « esthétique » du monde des marchandises spectaculaires, sera opérée de manière « informelle » pour assumer la contrainte « démocratique », mais cependant déterminée , très puissamment, et essentiellement par les contingences de production et d’échange de ces marchandises. Ces contraintes ( de production et d’échange) sont d’autant plus aisément « masquées » qu’à l’époque de « la reproductibilité technique des œuvres » elles sont de moins en moins associées par « l’opinion » aux produits résultants sur lesquels elle porte ses « jugements ». Cet exercice d’application d’une liberté individuelle sans autonomie du sujet réputé « libre » ( notamment dans son « opinion ») est parfaitement analogue et complémentaire du constat de Marx décrivant les rapport de la liberté avec l’émancipation ( dans « la question juive » ):
« L'homme ne fut donc pas émancipé de la religion;
il reçut la liberté religieuse.
Il ne fut pas émancipé de la propriété;
il reçut la liberté de la propriété.
Il ne fut pas émancipé de l'égoïsme de l'industrie;
il reçut la liberté de l'industrie. »

Dans le fil de notre « enquête » (historia) on pourrait une nouvelle fois le paraphraser en complétant par :

Il ne fut pas émancipé de la distinction
( comme hiérarchisation du divers esthétique) ;
il reçut la liberté d’opinion.

Ce mouvement propre qui anime le « devenir » historique de la médiocrité est d’ailleurs assumé de manière de plus en plus explicite par l’ensemble des agents de l’appareil idéologique, jusques et y compris les « intellectuels organiques »  de la médiocratie intellectuelle ( post-moderne et/ou explicitement réactionnaire) .  C’est l’émergence de la « démocratie d’opinion » dont l’avènement est salué par tout le landernau médiocratique. Les mêmes qui par ailleurs fustigent concomitamment la « haine de la démocratie » comme stigmate honteux de tout contredit . Or il est assez facile d’apercevoir sous cette « démocratie d’opinion » , objectivée dans le scientisme de pacotille des « sondages » , « études de marché » (les seules « études » qui vaillent désormais)  et autres « indicateurs » de « gouvernance » éclairée , l’épanouissement « en actes » du projet démocratiste , assez bien figuré dans le nouveau modèle « citoyen » idéal de cette démocratie : le  « spectateur émancipé ».
Emancipé comment ?  et de quoi ?  C’est évidemment un point essentiel au dévoilement du secret de la médiocrité ; mais,  pour me cantonner provisoirement à la perspective historique,  je désignerai simplement cette  étape  , en rendant à Rancière la douteuse paternité de cette étrange conception, moderne et inversée, de l’émancipation ( actualisant en quelque sorte sur un mode post-moderne la maladroite onomastique de la « démocratie avancée » , popularisée jadis par le pittoresque Georges Marchais avec ses complices du comité central).
J’y reviendrai, en détails, dans la troisième partie.

Ainsi donc, après avoir passé quelques étapes (par égard pour la patience du lecteur j’ai abrégé vingt cinq siècles en quelques paragraphes) , nous sommes parvenus à l’état « actuel » du processus. C’est l’état où chacun désormais reconnaît plus ou moins confusément  la « société du spectacle » annoncée par Debord. Un état (et un Etat ) que l’approfondissement des contradictions que je viens de décrire, après avoir connu un dépassement (« libéral »), a porté de nouveau à un stade critique .
Ce stade critique est celui du processus achevé de « l’inversion » du mode de représentation de « l’opinion » dans la société revendiquant la démocratie comme mode d’organisation des rapports sociaux. En bref et pour revenir à notre point de départ ontologique, celui de l’être en devenir de « l’opinion »  :
La représentation transférée à la sphère politique n’y représente plus rien (de politique : pas plus « l’opinion » qu’autre chose). Elle y a pris un forme de re-présentation comme modalité sans objet ni substance .

  • La représentation symbolique spectaculaire (du divers des individus et de leurs rapports sociaux et individuels au monde) progressivement dépourvue de finalité (cultuelle et culturelle), est dépouillée en conséquence de toute hiérarchie de valeurs ordonnant le divers esthétique. Dans cette modalité symbolique la re-présentation évolue donc vers un état de substance sans forme (assez handicapant pour une représentation).
  • Autrement dit puisqu’il s’agit toujours d’histoire ici,  on retrouve, doublement, une vieille lune de la philosophie de l’histoire ( et de l’histoire de la philosophie) : la négation ( à son stade initial) dans les moments successifs de la contradiction, tel que décrite par un grand spécialiste : « La négation est déterminité simple. La négation de la négation est contradiction, elle nie la négation ; elle est ainsi affirmation , mais elle est de même négation en général.» ( Hegel, Leçons sur l'Histoire de la Philosophie)

Sur quelle « positivité » ce dépassement de la contradiction par négation de la négativité de « l’opinion » va-t-il bien pouvoir déboucher ?
En quel état allons nous retrouver la « médiocrité » au terme de ce renversement ?
De quelle domination la médiocrité va-t-elle permettre d’émanciper le spectateur ? et comment ?

Mes chers amis, en bon feuilletoniste estival, je conclue l’épisode sur ce suspens ;
et ce sera donc l’objet de la troisième partie de cette palpitante causerie.

Urbain

* La manière dont cette contradiction est dépassée par la promotion de la « liberté » comme première, et finalement compensatoire de l’égalité (elle-même repoussée au second plan) sera développée dans le dernier épisode.

vendredi, 03 juillet 2009

Le secret de la médiocrité et les origines de la Nullité.

Causerie estivale en quatre parties

Première partie :
la médiocrité comme symptôme du matérialisme démocratique
(et réciproquement).
Cas d’étude : le Cinéma.


Postulat initial ( ce qu’il s’agira ici de démontrer) : la médiocrité a un secret et sous ce secret se cachent les origines de la nullité.


Par Médiocrité nous entendrons la qualité moyenne d’une population, définissant les individus qui la peuplent en tant qu’ « ordinaires », désignation aujourd’hui moins connotée péjorativement que le terme classique « vulgaire.» Mais il faudra distinguer cette notion de médiocrité d’autres notions connexes, notamment celle du « goût vulgaire », entendue comme opinion commune et dépourvue des références revendiquées par le « bon goût » réputé éclairé, formé et construit. Il s’agira en effet, ici, de saisir le concept dans sa dimension historique, et singulièrement le devenir qui à produit sa modalité « actuelle.»


Dans cette perspective un des premiers constats qui ont alimenté ma réflexion est que la modalité « post-moderne » ( de la médiocrité), a symboliquement dépouillé cet emploi ( de la médiocrité comme qualité de ce qui est moyen et ordinaire) de toute connotation péjorative en supprimant toute dignité aux critères de « hiérarchisation et de valeur », par application d’un primat devenu hégémonique : Le démocratisme. Le démocratisme posant lui-même comme principe un relativisme ontologique absolu de la valeur ( « tout vaut tout » ), symétriquement à son autre principe fondamental : l’égalité postulée des individus ( posés comme égaux mais non équivalents), notamment au plan de leurs « opinions » respectives. Or en démocratie « avancée » l’opinion a fini par acquérir le statut social le plus éminent au point d’être plus que tout « la mesure de toute chose.»


J’épargnerai au lecteur les ratiocinations habituelles qui de Hume à Kant et tant d’autres jusqu’à Nietzsche « et au-delà », délibérèrent au fil de considérations sur l’esthétique (le beau, le bien, le jugement de goût, etc.) du rapport subjectif entre les œuvres de l’art et leur « spectateur.» Le point de vue « ontologique » qui sera exprimé relève d’une tout autre généalogie : Celle que Lukacs a décrite à, la fin de sa vie dans ses « prolégomènes à l’ontologie de l’être social. » Le rapport à l’art et à ses œuvres ou réputées telles sera donc un « rapport social », collectif, évalué dans un devenir historique ; Et l’objet de cette causerie estivale sera de percer « le secret de la médiocrité » en vue de découvrir « les origines de la nullité » actuelle ( au sens de « en actes » ) telle qu’observée de manière assez unanime et consensuelle dans un spectre élargi des manifestations de la vie sociale. Le cinéma comme une de ses manifestations, « populaires », spectaculaires et « culturelles » sera notre principal cas d’étude et la plupart des observations factuelles s’y réfèreront.


Sur le chemin conduisant à la découverte des origines de la nullité, une chose importante à considérer et « première » est la manière dont, sous le rapport que je viens de préciser, la médiocrité éclaire ce que Badiou appelle le "matérialisme démocratique.» Rappelons que ce concept proposé et assez bien construit par Badiou, nous renvoie parmi d'autres réflexions ontologiques ( assez bonne analyse "critique" ici ) à une réflexion sur la qualité et la possibilité d'émergence des "vérités" : sous la forme « d'événement » les idées/vérités platonico-badiousiennes "apparaîtraient" comme "exceptions" dans l'histoire, et dans quatre domaines : L’art, l'amour, la science et la politique.


Naturellement nous restreindrons ici notre examen au domaine de l'art, et l’« exception » qui nous intéressera sera l’apparition « dans l’art » de ces idées/vérités ( sous-jacentes et exprimées dans les « œuvres. » ) C’est donc de ce point de départ « ontologico-social » que je vais aborder la question qui nous intéresse, celle du "secret de la médiocrité", dont le dévoilement ai-je postulé devrait nous permettre d'éclairer la généalogie des « origines de la nullité. »

Si nous prenons pour hypothèse que ce « matérialisme démocratique » est bien incarné et hégémonique au monde de la démocratie marchande et représentative ( et ce fait semble assez assuré pour que je ne le discute pas davantage), sous la forme politique, économique et institutionnelle du «capitalo-parlementarisme», on doit en retrouver l’écho et même le fondement sociologique dans une population qui donc « en moyenne » se conforme à ce mode d’être assumant ( c’est la thèse de Badiou) qu’ « il n'y a que des corps et des langages », et se fonde donc sur la consommation, le relativisme des opinions et le filtre politique de la représentation nationale, avec un impératif « catégorique » : «Vis sans idée.»


Si donc nous partons de cette analyse qui semble assez consistante au vu des observations générales et individuelles que chacun peut faire quotidiennement, alors cette « population moyenne », celle qui fait les « majorités parlementaires » (naguère « silencieuses »), mais surtout et plus prosaïquement constitue la majorité de la population qui doit logiquement se retrouver dans la population des « spectateurs », autrement dit ce qu’on appelle communément le « grand public. » Cette majorité des citoyens spectateurs est donc bien le reflet le plus fidèle que nous puissions imaginer de la « médiocrité » en tant que telle ( la qualité moyenne d’une population, définissant les individus qui la peuplent en tant qu’ « ordinaires »). Or, et c’est là que l’ontologie badiousienne nous offre une clef d’élucidation du « secret de la médiocrité », on peut, sans choquer grand monde parmi cette même « médiocrité », affirmer qu’elle se reconnaîtra facilement dans les axiomes définissant le « matérialisme démocratique », singulièrement ceux qui sont significatifs en rapport avec notre objet ( l’art, le spectacle, le cinéma) : La consommation comme « mode d’existence », le relativisme ( et l’égalité) des « opinions » .


Il est cependant une chose qui distingue d’emblée le champ socio-politique , de celui de « l’économie individuelle » qu’implique le cinéma ( comme art, et l’art en général) en tant que processus social ( besoins propres à satisfaire , produits satisfaisant ces besoins « individuels » , producteurs et production de ces produits, consommateurs et consommation de ces produits).


Cette chose, clairement visible et assumée dans le processus politique (alors qu’elle est confuse et masquée dans le processus « culturel individuel »), c’est la « forme » d’apparition (du matérialisme démocratique), et en corollaire les conditions concrètes de « possibilité » ( possibilité de la re-présentation démocratique) qui s’en déduisent.
Dans le processus politique, la « forme » d’apparition est évidente, c’est le système électoral et re-présentatif, et en corollaire sa forme concrète de « possibilité »: les partis politiques comme « filtres » agissant sur le divers issu du « relativisme des opinions. » On peut même dire, sans grand risque d’être contredit que tout cela est « institué » et résulte d’un long processus socio-économique que chacun s’accorde à reconnaître comme « historique. »


Or, rien de tel n’existe au monde de la marchandise spectaculaire qu’est (entre autres) le cinéma, du moins dans une perspective « matérialiste démocratique. » Sur le modèle « des corps et des langages » il y a bien « des spectateurs et des films », et on peut considérer que le modèle du « besoin » et de sa « consommation » trouvent bien en face d’eux, en « contrepartie », un équivalent au « relativisme des opinions » qui est « la diversité des genres » (de films, des œuvres, des spectacles) ; Mais déjà on voit immédiatement que cette « diversité » n’est pas une chose « construite et instituée » sur le modèle des « partis », et surtout on voit que le filtre qui va permettre l’identification des « individus » à « leur re-présentation » (dans les « œuvres » consommées) l’est encore moins.


Si donc, nous revenons à nos deux caractères distinctifs (du matérialisme démocratique) la consommation comme « mode d’existence »,
le relativisme (et l’égalité) des « opinions », nous commençons à percevoir un « hiatus » qui désigne une contradiction à l’œuvre : Comment dans une perspective matérialiste démocratique, la re-présentation, par nature « médiatisée » (dans le cadre du processus politique : Les partis, les élections ) va-t-elle pouvoir s’opérer sans « filtrage » de la diversité des opinions ( ou des « goûts ») , comme des re-présentations elles-mêmes : Les films, les œuvres, les spectacles, alors qu’il n’existe pas de « médiateurs » constitués, a fortiori « institués » ?

Ma première hypothèse est que cette contradiction interne du matérialisme démocratique est une des premières clefs d’élucidation du « secret de la médiocrité. ». Car la forme que prend le dépassement de cette contradiction met en évidence une « médiocrité sans médiation », telle qu’elle opère dans certains processus, singulièrement, comme nous sommes en train de le découvrir : ceux de « l’économie individuelle » à l’œuvre dans les processus d’échange et de circulation de « marchandise » culturelle et plus encore « spectaculaire. »

Cette forme de régulation/sélection opérée par la « médiocrité sans médiation », cette forme « non instituée », propre au domaine des arts et du spectacle ( cinématographique) , c’est d’abord et avant tout : le marché, le marché du « divertissement ». Ce marché prend dans ce contexte une forme concrète de modalité « spontanée» , opérant en parfaite adéquation avec les exigences de la diversité , du relativisme généralisé et de « l’égalité » des « goûts/opinions » . Ce marché prend la fonction de médiation nécessaire à la mise en rapport et relation du « besoin » ( de consommation) de chaque individu , et de la re-présentation ( le film , l’œuvre à consommer ) qui lui « convient » (répondant au besoin correspondant).
Il est essentiel ( pour comprendre cette clef du secret de la médiocrité) de bien saisir ici que ce « besoin » et sa « satisfaction » sont , dans la logique du matérialisme démocratique, absolument constitutifs de l’individu et de son « mode d’être » et d’intervention dans ce processus , mais que cette forme concrète , précisément par ce qu’elle est concrète doit bien être « incarnée » elle même par quelques instances et quelques agents qui vont assumer les fonction de médiation/sélection : autrement dit de « filtrage ». Ce filtrage introduit un choix et une hiérarchisation, qui doivent cependant être opérés « démocratiquement » sur le principe de l’égalité des opinions (et de leur relativisme) , et ordonner selon une échelle et des jugements « de valeur » le « divers » des œuvres ( implicitement toutes « égales » ).


Or il se trouve que ce « marché » n’est pas plus capable que n’importe quel autre ( mécanisme de marché) de fixer une valeur  « authentique » ou même une typologie hiérarchisée de valeurs à cette « marchandise spectaculaire » ; et il n’en est pas capable par nature même du matérialisme démocratique (dont le relativisme généralisé exclut toute « valeur » hiérarchisable ).

Le processus tout entier repose donc sur d’autres déterminismes ( que ceux qui sont réputés le déterminer « démocratiquement ») et comme tout processus il est inscrit dans une histoire, dans l’histoire.


Le premier de ces déterminismes qui donc a une histoire (qui se confond avec celle du « spectacle ») , c’est celui du rapport dialectique ( contradictoire) qui détermine le « besoin » . Ce rapport ( déterminant la nature et la valeur relative des besoins ), mesurable à l’aune de la proportion de population entre le « grand public » ( la majorité ) et «les autres » (les minorités ) , a pris historiquement des formes et des mesures variables, mais jusqu’à une période récente il avait une caractéristique paradoxale, absolument contraire aux « axiomes » du matérialisme démocratique : la valeur de la re-présentation ( c’est à dire la norme de la représentation, explicitée par les jugement de goût ) était fixée, in fine, en proportion inverse de la représentativité (donc du principe démocratique ). Le « goût » de quelques uns, fort peu nombreux (prêtres, mécènes, princes, nobles ou bourgeois fortunés, experts, érudits , etc. et … les « artistes » eux-mêmes), arbitrait la hiérarchie de « valeur » générale et s’imposait, malgré qu’ils puissent éventuellement en avoir, au plus grand nombre.
Le principe de « relativisme » des opinions pouvait encore ( déjà) être invoqué ( assez problématique quand même) , mais celui « d’égalité » ( des opinions, des jugements, des œuvres aussi naturellement) était en revanche clairement et absolument nié , a fortiori le postulat d’équivalence des « goûts ».

Si on remonte aux origines ( historiques) de la re-présentation spectaculaire , dans notre histoire « occidentale » : la Tragédie grecque, on peut dire qu’en dépit du fait qu’il s’agissait, dès l’origine donc, d’un spectacle « populaire » , explicitement destiné au « grand public », elle constituait sans doute, selon les modalités démocratiques de l’époque, l’exemple d’une « médiation instituée ». Une médiation instituée, « officielle » en quelque sorte, relevant du gouvernement (de la cité) et aucunement relative à la diversité des opinions des citoyens spectateurs. Les œuvres, leur conception, leur choix n’étaient pas du tout déterminés par le « succès » hypothétique, et leurs auteurs étaient, comme ce sera le cas fort longtemps après encore, considérés comme de simples « artisans » capables et compétents. Aller au théâtre était semble-t-il une « obligation civique », et assurément pas reconnu comme un « besoin » à satisfaire au nom d’impératifs subjectifs individuels. Mais il est certain qu’à cette époque la « forme » de la démocratie n’était pas du tout celle que lui a donné aujourd’hui le matérialisme démocratique, dont aucun des deux axiomes ( la consommation comme « mode d’existence », le relativisme ( et l’égalité) des « opinions ») n’étaient de mise, loin s’en faut.


Au origines donc du « spectacle » tel que nous le comprenons encore aujourd’hui, il y a « de facto » la volonté, de satisfaire un besoin « commun », sous une forme normée et partagée, avec une finalité sociale et politique. Le spectacle est alors, initialement et fondamentalement la « re-présentation d’un rapport social », explicitement et formellement organisée, partagée et instituée comme tel. En quoi le lecteur averti observera que le spectacle ainsi désigné ne se distingue absolument pas de la définition ontologique de la « marchandise » par Marx.


Depuis « La naissance de la tragédie » jusqu’à la cérémonie des « césars » ou des « molières » (pauvre Molière.. !) nous avons un une histoire assez longue, mais bien connue, qui a vu plusieurs « révolutions » socio-économiques et politiques témoigner de puissants déterminismes affectant les modalités d’existence des corps sociaux et les sociétés qu’ils bâtirent successivement .


Cette histoire est évidemment, en même temps, celle de la re-présentation, collective et individuelle, de ces mondes, par et pour leurs populations, avec toutes les fonctions et valeurs que cette re-présentation a pu se voir attribuer.

Au fil de cette histoire, désormais à « l’époque de la reproductibilité technique des œuvres », nous partons donc d’un état et d’une situation où la Médiocrité en tant que telle ne joue aucun rôle ou du moins n’impose aucune détermination. Dès lors comment s’est développée, a évolué cette Médiocrité, au point de devenir aujourd’hui hégémonique aux temps « post-modernes » du matérialisme démocratique, et d’en être le symptôme même ?


Comment s’est progressivement constitué le rapport dialectique qu’elle a établi avec la production des œuvres : le « secret » de la médiocrité, clef des « origines de la nullité » ?


Ce sera l’objet de ma prochaine petite causerie estivale.

 

Urbain

 

 
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